M. SHEA, _souriant_.--Voyons, Excellence, que proposez-vous?

MOI.--D'abord, que disent les traités? À nous Français, ils accordent le

droit exclusif de pêche sur cette partie du littoral comprise entre le

cap Saint-Jean, sur la côte est, et le cap Rouge, à l'ouest, en passant

par le nord. La jouissance de ce droit nous est donnée à partir du 5

avril jusqu'au 5 octobre. De plus, nous pouvons couper sur la côte tout

le bois nécessaire aux échafauds pour faire sécher la morue. Enfin nos

pêcheurs n'ont à payer aucun droit de douane sur le French shore.

À vous, Anglais, il est interdit de pêcher sur la partie des côtes qui

nous est réservée. Vous avez encore moins le droit d'y élever des

établissements sédentaires. Par cela même qu'il ne doit pas y avoir de

ville, il ne peut exister ni magistrats ni fonctionnaires d'aucune

sorte. Cette défense absolue pour vous de faire aucun établissement sur

le French shore vous empêche à la fois d'exploiter vos mines et

d'achever votre chemin de fer.

Cela étant établi, et il faudrait que vous eussiez la bonne foi de

reconnaître la vérité de ces principes, je vous dirais:

Exploitez vos mines en toute liberté; nous vous abandonnons pour cet

usage le point du French shore que vous nous désignerez comme vous étant

le plus commode pour y élever un embarcadère.

Organisez sur nos côtes telle administration qu'il vous plaira; ayez-y

des députés, nommez-y des magistrats, installez-y une douane et une

police. Seulement, nous réservons pour nos marins l'entrée libre de tous

les objets qu'ils feront venir pour servir à l'exercice de leur

industrie. Mais nous vous autorisons à les faire surveiller par votre

police et, en cas de fraude, à sévir contre eux.

Quant à votre railway, prolongez-le jusqu'où bon vous semblera.

En échange de tant de concessions qui sont pour vous de la plus haute

valeur et que nous croyons devoir vous faire par équité et par égard

pour la liberté, nous attendons de vous que vous fassiez respecter nos

droits avec la plus scrupuleuse exactitude.

Pour vous aider dans cette charge, nous demandons qu'il soit accordé aux

officiers de notre station navale les mêmes pouvoirs de répression qu'à

ceux de la station anglaise. Et nous attendons de vous que lorsque

procès-verbal vous sera adressé d'un délit ayant pour auteur un de vos

nationaux, vous ne vous contentiez pas d'un simple et illusoire accusé

de réception. Nous voulons que l'affaire soit immédiatement portée

devant vos tribunaux et que le coupable reçoive le châtiment qu'il

mérite.

Quant à la boette, comme vous ne pouvez en empêcher le trafic, vous

n'avez rien de mieux à faire que de permettre à vos pêcheurs de la

porter aux nôtres.

M. SHEA, _sérieux, après un instant de réflexion_.--Oui, je crois

qu'avec ces conditions nous pourrions nous entendre.

Seulement, c'est ce diable de droit exclusif, qui est choquant pour

nous. Il me semble que vous pourriez bien laisser nos pêcheurs aller

dans les baies que les vôtres laisseraient inoccupées, avec obligation

pour les premiers de se retirer à l'arrivée des seconds.

MOI.--Oui certes! un chat aurait assez de place dans une chambre pour y

vivre avec un rat. Cela n'empêche pas qu'il le dévorerait. Ce mélange de

vos pêcheurs avec les nôtres serait la cause de querelles constantes.

Vous comprenez qu'il y en aurait bien peu d'assez consciencieux pour se

retirer, comme vous le dites, sans protester, ou même sans résister. Et

c'est précisément pour éviter tant de fâcheuses complications que nous

avons tout fait pour obtenir que nos droits de pêche soient rendus

exclusifs. Rappelez-vous du reste la tentative qui a été entreprise de

la combinaison dont vous parlez. Au bout d'un très-petit nombre

d'années, l'Angleterre et la France sont tout de suite tombées d'accord

pour reconnaître l'impossibilité et faire cesser l'existence de ce

_modus vivendi_.

Après tout, vous avez une étendue de côtes largement suffisante pour

l'emploi de tous vos pêcheurs. Et puis songez qu'en échange de la

tranquillité que nous vous demandons d'assurer aux nôtres, nous nous

engageons à reconnaître officiellement l'existence politique de

Terre-Neuve au French shore. Vous ne pouvez rien acquérir de plus

précieux.

M. SHEA, _gravement_.--Tout cela en effet pourrait s'arranger à la

satisfaction des deux parties. Mais soyez bien persuadés d'une chose:

c'est qu'on n'arrivera jamais à aucun résultat satisfaisant tant que la

France cherchera à traiter directement avec l'Angleterre. C'est avec

nous qu'il faut qu'elle s'entende d'abord, puisque la sanction de notre

Parlement est indispensable au traité qu'elle pourrait conclure avec le

gouvernement britannique. Et vous pensez bien que l'Angleterre ne nous

forcera pas à coups de canon à accepter un arrangement qu'elle aura fait

sous toutes réserves avec la France. Elle ne peut nous déclarer la

guerre, et en nous contrariant, elle craindrait trop de nous révolter et

de nous voir échapper à sa souveraineté.

Ne vient-on pas de frapper?

MON AMI.--Si, je crois.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 28 / 46 题