MOI.--Oui, il serait bien temps que l'on débarrassât votre île de ses
brouillards.--Je continue:
* * *
«La proclamation du gouverneur Hamilton ne découragea pas les colons de
Terre-Neuve. Ils s'adressèrent à Londres, pétitionnèrent auprès du
bureau colonial et firent retentir le Parlement de leurs doléances. Un
député, nommé M. Robinson, épousa leur cause avec beaucoup de chaleur et
vint, pendant plusieurs années, dénoncer à la tribune la négligence que
le gouverneur montrait pour cette colonie: «Il est étrange, disait-il en
1835, qu'après vingt et un ans de paix, les habitants de Terre-Neuve ne
sachent pas encore s'ils ont le droit de faire concurrence aux Français
et _de pêcher sur leur propre côte_. Je proteste contre tout ajournement
d'une question si grave. Les seuls droits des Français _sont ceux qui
leur viennent du traité d'Utrecht_.»
«Le cabinet anglais refusa de répondre, sachant très-bien qu'aucun débat
utile ne pouvait être engagé sur ce point, et M. Robinson en fut pour
ses frais d'éloquence et ses affirmations erronées.
«Ces attaques se renouvelèrent pendant les années suivantes sans
affecter les rapports des deux grandes puissances. Elles eurent
cependant un effet, ce fut de montrer à la France que son droit, pour
couper court à toutes ces chicanes, avait besoin d'une confirmation. Des
démarches furent donc faites par la diplomatie française pour amener le
cabinet de Londres à reconnaître, par une déclaration formelle, le
_droit exclusif_. Mais le ministère anglais craignait de fournir des
armes à l'opposition et de provoquer un orage dans la colonie de
Terre-Neuve: il fut longtemps sourd à ces ouvertures. Enfin, ses
hésitations cessèrent sous l'influence des relations amicales créées
entre les deux pays par une fraternité d'armes et par les victoires de
Crimée. Les plénipotentiaires des deux gouvernements tombèrent d'accord,
en 1857, sur un projet de convention qui reconnaissait aux Français le
droit exclusif de pêcher et d'user du rivage:
«1° À l'est, du cap Saint-Jean aux îles de Kirpont;
«2° Au nord, des îles de Kirpont au cap Normand;
«3° À l'ouest, du cap Normand à la pointe Roch dans la baie des îles,
ainsi que dans cinq havres désignés spécialement.
«On se rappelle les événements qui suivirent: à la nouvelle de cette
convention, une sédition véritable éclata dans la capitale de
Terre-Neuve. Une multitude furieuse parcourut les rues en poussant des
clameurs contre le gouvernement royal et traînant les armes de la Reine
attachées à la queue d'un cheval.»
MON AMI, _indigné_.--Oh!!!
M. SHEA _se croise les jambes dans un autre sens, et sentant qu'il est
de sa dignité de protester_.--Vraiment, une pareille chose est
inconcevable.
Moi, _impitoyable_.--C'est un acte de félonie dont tout le sang versé
des phoques et des morues ne parviendra jamais à laver la tache!
Je termine:
* * *
«C'est sous ces auspices d'un loyalisme assez douteux que le traité
anglo-français fut soumis à l'approbation de la législature coloniale.
Il va sans dire qu'elle le repoussa tout d'une voix. Le traité resta non
ratifié.
«...La convention de 1857, malgré son avortement, n'en reste pas moins
pour la question des pêcheries un document précieux; car elle témoigne
que l'Angleterre, par l'organe de son gouvernement et de ses
négociateurs officiels, a reconnu comme fondées les prétentions de la
France. Cet épisode a mis la diplomatie britannique dans une situation
fort embarrassante; car l'absence de la signature royale n'annule pas
les procès-verbaux des séances où les plénipotentiaires anglais ont
admis le titre et ratifié le régime créé depuis soixante-quinze ans par
la France. _Contra renuntiatum non est regressus_. Il leur est
impossible aujourd'hui de citer le traité d'Utrecht et le premier traité
de Versailles[3]...»
[Note 3: Les _Pêcheries de Terre-Neuve. Droits de la France exposés
en réponse aux assertions de l'Institut colonial_.--Québec, imprimerie
de l'_Événement_, 1876.]
M. SHEA.--C'est très-bien fait, cette brochure. Je suis étonné de ne pas
l'avoir connue plus tôt. Pouvez-vous me la laisser?
MOI.--Comment donc! Mais je voudrais qu'elle fût méditée
consciencieusement par tous les honnêtes gens de Terre-Neuve. De cette
façon, on n'oserait peut-être pas enseigner dans les écoles de
Terre-Neuve «qu'à l'heure actuelle une partie des côtes est
virtuellement soustraite au contrôle du gouvernement colonial, à cause
des prétentions mal fondées affirmées et soutenues par les Français; en
vertu de quoi, cette partie des côtes est généralement, mais très à
tort, appelée le «French shore[4].»
[Note 4: «It is at present virtually excluded from the control of
the Colonial Government, owing to the unfounded claims asserted and
maintained by the French; on which account it is commonly, but very
erroneously, called the French shore.»--_Geography of Newfoundland. For
the use of schools._ By J. P. Howley.]
Du reste... On frappe!