Pendant les derniers mois de mon séjour à Terre-Neuve, énervé par la
monotonie de mon existence, je me suis rendu coupable d'une sorte de
journal.
Bien des pages sont écrites avec une plume arrachée à l'aile de l'oiseau
bleu de la rêverie. D'autres sont crayonnées de portraits pris sur le
vif, entremêlés d'observations et de récits dont le mérite est d'être
vrais.
Par le choix que je ferai de toutes celles-ci, j'espère initier, en
l'intéressant, mon lecteur au caractère des habitants de Saint-Jean et à
leur façon de vivre.
À ceux qui penseraient ouvrir un livre de profondes et solennelles
études, il ne serait peut-être pas mal de dire que j'avais vingt ans
lorsque j'ai débarqué sur les côtes d'Amérique, et qu'à l'heure où
j'écris, je n'ai pas encore une moustache capable d'inspirer un effroi
respectueux à quelques jolis bambins qui m'appellent leur oncle.
Ceci est donc, avant tout, une page de la vie à l'étranger d'un Français
jeune, artiste et poëte à son heure, comme tout homme bien né doit
l'être par le temps qui court.
Et du reste, si je mêle à mon récit quelques grains de poésie, ne
sera-ce point le rendre plus semblable et plus conforme à la
vérité?--N'y a-t-il pas plus de rêve et d'amour dans la vie que dans un
roman?
Et puis, quand je ne le voudrais pas, pourrais-je faire que les femmes
ne soient là-bas très-supérieures aux hommes et n'obligent de la sorte à
faire la part plus grande à l'étude de leur sexe?