Avec Jules Verne, qui vient de mourir dans sa soixante-dix-huitième
année, disparaît un des écrivains les plus notoires du dix-neuvième
siècle. Il a publié près d'une centaine de volumes, et certes un pareil
bagage atteste une puissance de production peu commune; mais cette
prodigieuse fécondité ne fut ni l'unique ni le principal mérite du
laborieux auteur de toute une encyclopédie: il a d'autres titres, et
supérieurs, à une célébrité du meilleur aloi.
Premièrement, il a été un novateur. «M. Jules Verne remplace les
merveilles de la féerie par un merveilleux nouveau dont les notions
récentes de la science font tous les frais. L'intérêt, habilement
soutenu, y tourne au profit de l'instruction. On en rapporte, avec le
plaisir d'avoir appris, le désir de savoir, la curiosité scientifique.»
Ainsi s'exprimait, il y a quelque quarante ans, M. Patin, en un rapport
sur les lauréats de l'Académie française. On ne saurait mieux définir le
genre de littérature auquel reste attaché désormais le nom de son
créateur. Celui-ci, d'ailleurs, prouva dès ses débuts qu'il y excellait;
il y avait acquis une telle maîtrise que, s'il a fait école, il n'a pas
trouvé d'imitateurs capables de l'égaler.
En 1861, un essai remarqué, _Cinq semaines en ballon_, apporté au
_Magasin d'éducation et de récréation_, ouvrait la longue série des
_Voyages extraordinaires_ éditée par la maison Hetzel. Depuis cette
époque lointaine, les ouvres de Jules Verne, en s'accumulant, ont formé
une énorme collection. A quoi bon en dresser la liste ici? N'est-elle
pas inscrite, pour ainsi dire, dans la mémoire de toute une génération?
N'ont-elles pas eu, n'ont-elles pas encore des millions de lecteurs?
N'ont-elles pas fourni, ne continuent-elles pas de fournir à la jeunesse
le gros contingent des livres de prix et d'étrennes, aux bibliothèques
scolaires et populaires un de leurs fonds les plus précieux? Et que de
fois l'éditeur a reçu les doléances de bibliothécaires sollicitant le
remplacement de leurs volumes, hors d'usage à force d'avoir été maniés!
Ce simple fait matériel vaut d'être noté en passant, comme preuve
décisive de la vogue persistante d'un auteur.
[Illustration: Jules Verne sur son lit de mort.--_Phot. Douard._]
La renommée de Verne ne se borne pas à la France, elle est universelle;
ses ouvrages ont été traduits en toutes langues, même en arabe, en
chinois, en japonais.
Le Chah de Perse, feu Nasser-ed-Din, se les faisait lire par le docteur
Tholozan, notre compatriote, attaché à sa personne, et il y prenait un
plaisir extrême, comme jadis son prédécesseur, Shehriyar, aux contes des
_Mille et une Nuits._
Mais c'est surtout dans les pays anglo-saxons qu'ils sont le plus
répandus et goûtés: là, en raison de la tournure d'esprit propre à la
race, on apprécie particulièrement la part importante que ces récits
captivants laissent au réel à côté de la fiction, à la science à côté de
l'idéal; puis, un autre motif encore leur assure le bénéfice de cette
prédilection: on y voit une des formes à la fois les plus claires, les
plus substantielles et les plus saines de la littérature française, où
ils représentent en quelque sorte le «classique» du romanesque et de la
fantaisie.
Trait caractéristique, le narrateur des _Voyages extraordinaires_ et de
tant d'entreprises aventureuses n'était ni un voyageur ni un coureur
d'aventures; sur son yacht, le _Saint-Michel_, il ne pratiqua guère la
navigation au long cours. C'était plutôt un sédentaire; de son fauteuil,
de sa table de travail chargée de cartes et de documents, sa vive
imagination, dont il savait régler l'essor par une discipline
méthodique, l'emportait vers de lointains rivages, des îles
mystérieuses, des régions inexplorées et bien au delà du monde
terrestre.
[Illustration: Maison d'Amiens où Jules Verne écrivit la plupart de ses
oeuvres.--_Phot. Douard._]
Durant près d'un demi-siècle, ce travailleur infatigable, debout dès six
heures, consacra la matinée à sa tâche quotidienne; cette régularité,
strictement observée jusqu'à la fin, lui permit d'édifier le monument
considérable que viendront compléter plusieurs oeuvres posthumes.
Originaire de Nantes, Jules Verne habitait depuis plus de trente ans
Amiens, ville natale de sa femme.
Il y menait, avec sa dévouée compagne, une existence bourgeoise, dans la
paisible uniformité des habitudes provinciales; sa besogne
professionnelle achevée, il cultivait son jardin, comme il sied au sage
et au bon propriétaire; mais il eût cru manquer à un devoir en ne
donnant pas une partie de son temps aux affaires de sa cité d'adoption,
dont il fut un des conseillers municipaux les plus zélés. Les Amiénois
étaient justement fiers de leur éminent concitoyen: ils ont eu d'autant
plus à coeur de lui faire de belles funérailles qu'ils avaient
conscience, tout en rendant hommage à une illustration locale, de
célébrer un deuil national.