JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Cela est arrivé sans qu'on y pensât, comme presque tout arrive: une

tiédeur dans l'air, je ne sais quoi de plus gai, le matin, dans la

lumière du soleil, une éclosion soudaine de millions de petits points

verts aux arbres de mon Luxembourg, un cerisier tout blanc découvert ce

matin dans le jardinet d'une maison de Montmartre, où j'allais

déjeuner;--et voilà le printemps. Je me sens joyeuse, sans savoir

pourquoi, et il me semble que ce divin rajeunissement des choses répand

de la jeunesse aussi dans les yeux des gens qui passent.

J'ai gagné Montmartre à pied. Il était midi. Et je pensais que Baedeker

nous renseigne bien mal sur les vraies beautés de Paris. Il nous

recommande la visite des catacombes, de Carnavalet, du Louvre et du

Père-Lachaise; il nous parle des monuments célèbres qu'il faut voir; il

cite les théâtres où il faut être allé, et il ne dit rien du plaisir

charmant de faire, à midi, l'ascension de la rue Lepic par une jolie

journée de printemps!

C'est l'heure du déjeuner. La rue est pleine de passants pressés, de

jeunes gens, d'ouvrières en cheveux qui rient, jacassent,

s'interpellent. On a très faim. Les devantures des restaurants et des

crémeries sont ensoleillées, et cette bousculade autour des petites

tables où l'on vient, en hâte, manger le «plat du jour» a la gaieté

d'une récréation d'école. Aux étalages des poissonniers et des

charcutiers resplendit la polychromie des pâtés, des saucissons, des

coquillages, des choses amusantes à manger et qui sont la joie des repas

de midi. Sur la chaussée, l'agent montre un visage moins sévère aux

petites marchandes dont les voitures et les paniers s'attardent; les

fiacres ont une allure de paresse; des odeurs délicieuses s'exhalent des

rôtisseries,--et de quelques loges de concierges, où règne un abandon de

ripaille douce; et l'on voit des maris affamés se hâter vers la salle à

manger conjugale, avec un bouquet de violettes de deux sous dans la

main.

On est de bonne humeur aussi parce que c'est aujourd'hui jour de fête,

et parce que tout à l'heure défileront sur le boulevard voisin, dans le

vacarme des fanfares, les chars fleuris des lavoirs et des marchés. Sous

la pluie des confettis, du haut des chars en carton doré, les petites

reines souriront aux clameurs des badauds. Mi-Carême! On ne chôme

officiellement nulle part aujourd'hui; mais on flâne un peu partout.

Jour de fête? Non, pas tout à fait. Jour de «flemme», plutôt. Et le

Paris des faubourgs est délicieux à regarder dans ces minutes-là. Je

voudrais comprendre de quoi ce charme est fait, d'où vient la grâce de

ce décor très vulgaire, et pourquoi ces petites Montmartroises sans

beauté donnent à mes yeux plus de joie que les femmes les plus jolies de

n'importe où?

Il est vrai que nous nous exagérons le pouvoir de la beauté. La beauté

n'est qu'un des moindres moyens qu'une femme ait de plaire; et Paris,

depuis huit jours, est aux pieds d'une étrangère qui doit à d'autres

mérites la gloire de l'avoir conquis.

Cette réapparition de la Duse au Nouveau-Théâtre est l'événement de

cette semaine. On s'occupe bien un peu de la marche d'Oyama sur

Kharbine, du voyage de l'empereur Guillaume à Tanger et de la séparation

des Eglises et de l'État; mais ce ne sont là, pour l'instant, que des

incidents qu'un souci plus passionnant domine: celui d'aller entendre la

Duse dans la _Femme de Claude_ ou dans la _Dame aux Camélias_.

J'ai fait comme tout le monde; je suis allée entendre la Duse. C'est

vrai; cette comédienne n'est ni très élégante, ni très jolie, ni jeune.

Qu'importe!

Elle est mieux que tout cela. Elle est _la Femme;_ elle est la créature

délicieuse et tragique dont le génie consiste à sentir, à exprimer la

vie humainement, et de qui le geste et l'expression empruntent à cette

intelligence parfaite des choses de son art je ne sais quel charme

douloureux et quelle noblesse qui me font trouver médiocre, à côté

d'elle, la plus éclatante beauté des autres.

Hier soir, dans un salon d'universitaires, une dame disait:

--Il faut envier la Duse. Il faut envier les grands comédiens et les

grandes comédiennes. Ceux-là auront vraiment connu la gloire

incontestée, bruyante, universelle...

--Non, répondit quelqu'un; leur sort n'est point si digne d'envie. Ces

grands artistes n'ont été que l'instrument du génie des autres; ils

n'ont rien créé; ils mourront sans laisser de leur gloire autre chose

qu'une trace légère, impondérable: un souvenir...

Mon voisin, le plus spirituel de nos auteurs dramatiques, écoutait ces

propos en souriant. Il se pencha vers moi, et tout bas:

--Ce philosophe est un serin, madame; il dit là quelque chose qui «a

l'air d'une pensée» et qui ne signifie rien du tout.

»Il est vrai qu'il ne restera de la Duse, dans trente ans, que le

témoignage des contemporains qui l'auront acclamée et qui expliqueront à

nos fils pourquoi cette femme délicieuse était digne qu'on l'admirât.

Personne n'entendra plus la musique bouleversante de sa voix; personne

ne goûtera plus la joie de comprendre et d'aimer, _par elle_, les

écrivains dont elle incarna la pensée; la vérité de son geste,

l'expression si émouvante de son visage douloureux ne s'évoqueront qu'en

quelques images, à peu près «ressemblantes», que la postérité

respectera, et ce sera tout.

»Mais ne trouvez-vous pas que cela est déjà fort joli? Ils ne sont pas

si nombreux, savez-vous, les grands hommes dont le culte est entretenu

dans nos mémoires autrement que par le souvenir du bien que leurs

contemporains ont pensé d'eux; et je ne vois pas en quoi le «cas» de la

Duse, de Mme Sarah Bernhardt, d'Irving ou de Coquelin diffère de celui

de beaucoup de personnages dont les statues, si vilaines en général,

ornent nos jardins. Diderot et Renan nous ont laissé des livres, Rubens

nous a laissé des tableaux, Carpeaux des statues, Mansart des monuments,

le père Wallon une Constitution, Pasteur quelques découvertes sublimes,

Lesseps le canal de Suez, et M. Naquet nous laissera la loi sur le

divorce. Mais le docteur Esculape et le général Augereau ne nous ont

rien laissé du tout, si ce n'est le souvenir avantageux qui s'attache à

la réputation médicale de l'un et aux vertus militaires de l'autre. Leur

gloire en est-elle moins solide? Au surplus, notez qu'il n'est pas sûr

que le souvenir de certaines pièces où nous acclamons la Duse ne périsse

pas bien longtemps avant que soit oublié le nom de l'artiste qui les

interpréta. Talma joua génialement des tragédies assommantes, et nous

continuons de glorifier Talma, sans même nous préoccuper de savoir par

qui cet ouvrages furent écrits. Ils existent cependant, ces ouvrages-là.

Ils nous sont légués par de petits ou grands poètes qui probablement

méprisaient les comédiens de leur temps et se vantèrent de laisser, eux,

«quelque chose» à la postérité.

»Voyez-vous, madame, il ne faut jamais être trop fier de ce qu'on laisse

à la postérité. Des oeuvres qu'on acclama s'oublient; de très bons

livres se démodent; (sait-on ce que penseront des cent volumes de ce

prodigieux Jules Verne, qui fut l'enchanteur de notre enfance, les

écoliers de l'an 2000?) tout passe... On est en train de refaire le Code

civil, et le Parthénon perd quelques pierres tous les jours...»

Il est même question de le restaurer; et j'entends parler d'un congrès

d'archéologues qui doit s'assembler à Athènes ces jours-ci, dans le but

d'examiner ce grave problème. Faut-il ou ne faut-il pas restaurer? Les

journaux ont déjà publié là-dessus les opinions de toutes sortes de

personnes; ils ne nous ont rien dit (sans doute parce qu'ils l'ignorent)

de l'opinion du roi, qu'il faudra pourtant consulter. Je la connais,

cette opinion, parce qu'un jour, à Aix-les-Bains, un diplomate ami de Sa

Majesté voulut bien me la confier tout bas. La voici: le roi Georges a

horreur des vieilles pierres, et l'une des choses qui l'agacent le plus

au monde--- à ce qu'on dit--c'est le Parthénon.

Je comprends ce sentiment-là. Ce souverain, très aimable et très vivant,

sent peser sur lui trop lourdement la gloire de trop de morts. Il

voudrait être autre chose que le gardien d'un cimetière où l'univers

défile chapeau bas, et nous l'assommons avec nos prières sur l'Acropole.

Il souhaiterait autour de lui plus de vie et moins de ruines, et plus de

pavés neufs et de rails de chemins de fer à la place de tant de marbres

effondrés. Il se sent humilié de nous voir fonder chez lui des écoles où

l'on ne daigne s'intéresser aux gens et aux choses de Grèce qu'à

condition qu'ils soient âgés de plus de deux mille ans. Lui demande-t-on

d'ouvrir un stand aux hommes de sport de l'étranger, c'est pour y

recommencer les jeux Olympiques; et, si des artistes décident de

s'assembler en congrès dans Athènes, c'est pour s'y occuper de Phidias.

Alors je me figure très bien ce que doit, de temps à autre, apercevoir

dans ses rêves ce très bon roi: une Grèce toute neuve, modernisée,

nettoyée des débris augustes qui encombrent son sol, et défigurée par la

science, délicieusement; avec des _trolleys_ partout, des palais

ripolinés, des usines pleines de bruit, des cheminées plus hautes que

celles de Glasgow et dont les fumées balafreraient de leurs panaches

noirs l'azur abrutissant de l'Attique; et puis, çà et là, des théâtres

décorés par Chéret, où l'on jouerait éperdument la _Belle Hélène..._

L'Illustration, No. 3240, 1 Avril 1905 · 第 5 / 30 题