Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la
population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le Chéri;
proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et Petrarki.--La
«Commune» bosniaque.--Blessure de Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement
de la bourgeoisie.--Malgré les efforts pacifiques, la lutte
s’engage.--Dispositions stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une
nouvelle Saragosse.--L’hôpital.
La capitale de la Bosnie présentait, dans la première moitié d’août
1878, tous les signes caractéristiques d’une ville en pleine
insurrection. L’exaltation des esprits et l’anarchie dominaient partout.
L’idée de résister aux soldats de «l’empereur souabe» avait prévalu et
une résolution farouche remplissait l’âme de tous les musulmans. Cette
population a eu souvent des aspirations belliqueuses et elle n’a jamais
regardé aux sacrifices, lorsqu’il s’agissait de se défendre contre
l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo résistèrent au prince
Eugène, tandis que l’illustre capitaine avait pu traverser la plus
grande partie du pays sans être arrêté par des obstacles militaires. En
arrivant devant Sérajewo, Eugène adressa une lettre au chef de la
communauté, aux anciens, et à toute la population, pour les engager à se
rendre et à bien accueillir les troupes impériales qu’il commandait.
Cette lettre fut portée à Sérajewo par un enseigne escorté d’un
trompette. Les Bosniaques répondirent aux ouvertures du prince Eugène en
massacrant les parlementaires. Alors le général ordonna l’assaut qui
réussit, et fut suivi de scènes de pillage et de meurtre. Une grande
partie des habitants furent passés au fil de l’épée, et les efforts du
grand capitaine, pour arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux.
Seraglio, comme on l’appelait alors dans les récits qui arrivaient du
théâtre de la guerre, fut saccagé de fond en comble; des incendies
éclatèrent, et la ruine des malheureux habitants fut ainsi complète. A
cent quatre-vingts ans de distance, les scènes d’horreur dont les
chroniques nous ont transmis le récit, allaient se renouveler.
L’autorité suprême de la ville était entre les mains d’une sorte de
comité de salut public composé _d’imans_ (prêtres), _derviches_ et
musulmans fanatiques dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du moins le
héros, le grand exécuteur des décisions. Le gouvernement provisoire de
Sérajewo avait des allures à la fois très religieuses et
ultradémagogiques.
Il avait proclamé le _Chéri_, c’est-à-dire la loi du Prophète Mahomet,
le Coran dont les versets et les aphorismes, remplacèrent toutes les
lois, règles et ordonnances. Cette rigueur fut poussée si loin, que
défense fut faite de porter le costume franc ou chrétien. Il y eut une
seule exception faite en faveur de M. Koltesch, le médecin dont il est
question plus haut, qui eut l’autorisation de garder sa redingote et son
chapeau.
Pour tout autre, l’exhibition d’une semblable défroque entraînait des
mauvais traitements et la prison. Pendant toute la journée et souvent au
milieu de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou fausse venait alarmer la
population, des meetings s’organisaient dans la _Cartschia_ (quartier
marchand), dans les cours des mosquées, dans les cimetières au milieu
des tombes. La foule accourait en armes, et les orateurs faisaient
assaut de violence. Quelques-uns parlaient avec une éloquence très
naturelle et très pittoresque, tandis que les discours des imans et des
derviches respiraient le plus âpre fanatisme, et rappelaient les
prédications de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs. Puis, ils
faisaient des processions à travers la ville, au bruit des mousquets,
des chants d’invocation adressés à Allah et des cavalcades ayant tout le
pittoresque des _fantasias_ arabes.
Pourtant ce mouvement avait aussi un côté sérieux et non pas purement
décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir la guerre sainte, et
pour nourrir toutes les recrues qui paradaient dans les rues; on
s’adressa aux riches négociants chrétiens, et surtout aux Serbes et aux
Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits antérieurs dans les forêts autour de
Sérajewo rendaient bien propre à ce genre d’expédition, se mettait à la
tête des requérants armés et venait frapper à la porte des nababs, dont
il visait la caisse.
Un jour, il arriva chez le très riche et très rusé marchand grec
Pétrarki, le principal commerçant de la Bosnie. La contribution
atteignait un chiffre énorme, et capable d’émouvoir même un
millionnaire.
En arrivant devant la demeure du Grec, Hadji-Loja trouva le négociant
debout à l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina et tendit la main
à Hadji, pour l’aider à descendre de son cheval. Puis, il le conduisit
dans ses appartements, où le café et le chibouque furent offerts au
dictateur populaire, sans lui laisser le loisir de produire sa requête.
Petrarki accabla le Turc de compliments, d’épithètes aussi imagées que
flatteuses,--puis tout à coup, il feignit de s’extasier sur la
simplicité de la mise du «héros». Il courut à un bahut, et en tira un
magnifique manteau de couleur cramoisie et d’une étoffe précieuse; une
pièce magnifique, digne d’un empereur romain. En un tour de main, Hadji
fut revêtu de ce vêtement de parade. «Il est fait pour toi, s’écria avec
admiration le négociant; jamais humain n’a eu mine aussi fière! Comme le
peuple va t’acclamer lorsqu’il te verra ainsi! J’entends d’ici les cris
des populations.»
Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation, en ce moment, que
d’aller se montrer à ses acolytes, aussi superbement attifé. Il prit
congé de son hôte, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue, avec
force salamalecs, et en versant des torrents de louanges sur la tête de
son interlocuteur, qui se jucha sur son cheval et partit, désireux de
montrer son manteau dans tout Sérajewo, ayant complètement oublié
l’objet de sa visite, la grosse contribution de guerre!
Cependant Hadji-Loja qui depuis ne quitta plus le manteau rouge donné
par le négociant grec, n’était pas d’accord avec tous les membres du
comité de salut public. Quelques-uns lui reprochaient avec violence des
actes de brigandage qu’il aurait commis, bien que les ordres de
l’autorité supérieure défendissent toute exaction. Hadji demanda à
présenter sa justification devant le comité assemblé. Mais en montant
l’escalier de la maison communale, le fusil tout chargé que le dictateur
portait selon son habitude en bandoulière, partit tout à coup, et Hadji
eut la jambe droite trouée. Il dut être transféré à l’hôpital.--Il s’y
trouvait encore lorsque les Autrichiens pénétrèrent dans la ville.
En présence du gouvernement insurrectionnel, les notables--chrétiens et
musulmans, également inquiets, tremblant tous pour leur existence et
leurs biens, avaient essayé de constituer un contre-poids: un comité
conservateur qui s’efforçait d’apaiser les esprits. Une délégation était
partie pour le quartier général autrichien, afin d’engager le
feldzeugmeister à presser le mouvement de ses troupes, lui promettant
l’appui des classes aisées de la population de Sérajewo. Le 18 août, à
la suite des revers essuyés par les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa,
la terreur s’empara d’une grande partie des gens armés qui, naguère
encore, juraient de se faire tailler en pièces.
Il était permis de supposer que tous les projets de résistance avaient
été abandonnés, et que les Autrichiens prendraient possession
paisiblement de la ville. C’était là l’opinion générale des négociants
aisés, et comme des patrouilles de hussards s’étaient montrées dans les
environs, le 18, on pouvait attendre le reste de la garnison pour le
lendemain 19. Mais les paisibles habitants de Sérajewo avaient compté
sans le clergé musulman, sans les prédications enflammées des derviches
et des _imans_ qui avaient réveillé les courages abattus, surexcité les
sentiments fanatiques et remis les armes entre les mains de ceux qui les
avaient laissé échapper.
C’est pourquoi, à la très grande surprise des bons bourgeois qui se
croyaient au bout de leurs peines, après trois semaines de tribulations,
ils furent réveillés, le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle se
mêlait la basse-taille grondante du canon.
Le général Kaiffel, après avoir passé la Bosna, à la hauteur du village
de Poppovic, se dirigea en ligne droite sur le monticule que couronne la
citadelle, et il mit en position son artillerie pour battre la place en
brèche. La canonnade dura de sept heures à dix heures du matin; on ne se
fit pas grand mal ni d’un côté, ni de l’autre, mais les murailles de la
citadelle furent réduites en miettes.
Pendant ce duel d’artillerie, le centre de l’armée, ayant à sa tête le
général en chef, s’était emparé d’une des collines qui encadrent la
ville, le _Debelo Brdo_, en face de la citadelle. Maintenant
l’artillerie autrichienne put rectifier son tir très utilement. A onze
heures, les canons bosniaques, dans la citadelle, sont démontés, et les
servants tués. Le castel est au pouvoir des troupes impériales, qui
dévalent vers la ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours suivi
la route de plaine, vient de pénétrer également par un autre point.
Mais la lutte n’est pas finie, loin de là. Les Turcs fanatisés se sont
retranchés dans leurs maisons. Les ruelles étroites sont barricadées,
plusieurs édifices, notamment l’hôpital militaire, sont transformés en
redoutes. Derrière les murs, près des meurtrières, dans l’embrasure des
fenêtres grillées, sous la voûte des portes, partout des hommes armés,
des femmes même couchent en joue les assaillants. Un feu de file très
nourri ravage les premiers rangs des Autrichiens qui pénètrent dans les
rues. Les ennemis sont invisibles; il est impossible de les atteindre
dans leurs cachettes. Les assaillants sont livrés au plomb meurtrier
sans pouvoir se défendre, il faut emporter chaque maison, chaque masure,
il faut acheter au prix de torrents de sang le moindre progrès que
l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse. Le fusil devient inutile,
c’est à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil que les
soldats, en proie à une fureur facile à comprendre, frappent et tuent
tous ceux qui leur tombent sous la main pendant ce furieux assaut.
A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent de leurs lits; leurs mains
amaigries et tremblantes s’emparent des fusils et ils les déchargent par
les fenêtres. Quelques maisons avoisinant l’hôpital sont incendiées,
alors on voit, pareils à de sinistres gnomes, des enfants turcs de dix à
douze ans s’élancer du sein des flammes munis du redoutable kandjar dont
ils essayent de frapper les soldats.
La griserie de la mort s’est emparée de tous ces musulmans. Voyant qu’en
dépit de leur résistance si opiniâtre, de leur fusillade si
retentissante, les Autrichiens se rendent peu à peu maîtres de la ville
et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger, ils se précipitent au-devant
des troupes, découvrant leur poitrine et appelant le trépas. Le massacre
par lequel se terminent toujours les batailles des rues, dura jusqu’à
trois heures de l’après-midi. Alors les troupes impériales occupaient
toute la ville, et les coups de feu avaient cessé. Le général
Philippovic, qui est resté sur un monticule d’où il pouvait suivre la
lutte très exactement et jusque dans ses moindres détails, fit son
entrée dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva Hafiz-Pacha et quelques
officiers supérieurs turcs. Le _vali_ dut engager sa parole d’honneur de
ne pas quitter la ville. Une enquête sommaire révéla des circonstances
assez compromettantes pour le général turc. C’est ainsi que l’on apprit
qu’il avait reçu du sultan une proclamation ordonnant aux musulmans de
se soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait pas été publiée. Cette
découverte amena l’arrestation provisoire du _vali_ qui fut dirigé dès
le lendemain sur Brood; on ne tarda pas du reste à le relâcher. A cinq
heures du soir, le drapeau jaune et noir fut planté sur la citadelle et
salué de 101 coups de canon. Les musiques militaires jouèrent l’hymne
national. Bosnaï-Séraï était désormais une ville autrichienne.
La journée du 19 avait coûté environ trois ou quatre cents morts et
blessés à l’armée impériale; on estime à plus du double les pertes
subies par les Bosniaques. En outre, ceux-ci avaient laissé entre les
mains de l’ennemi plus de cinquante canons, un million de cartouches,
des provisions considérables de linges et de vêtements. Une proclamation
du général en chef prescrivant de livrer sans délai et sous peine de
mort toutes les armes détenues par les particuliers, fit affluer les
fusils de tout calibre, les carabines de prix, les canardières et des
armes de luxe aux crosses incrustées et aux canons ornés d’images
gravées.
Le général Philippovic reçut plusieurs députations; à tous il parla un
langage très franc et très ferme, appuyant surtout sur son intention de
pacifier le pays dans le plus bref délai possible. C’était là un
engagement qui tirait à conséquence, car les bandes organisées qui
avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet au 19 août, n’avaient pas été
détruites; elles constituaient une petite armée de douze à quinze mille
hommes qui campait à quelques lieues seulement de la capitale. La route
d’étapes de Sérajewo à Brood était si peu sûre, que le feldzeugmeister
crut devoir refuser à l’attaché militaire français à Constantinople, qui
avait suivi tous ces événements, un laisser-passer pour rentrer _seul_ à
Brood. Notre compatriote a dû faire route avec un convoi militaire. A
Doboy, la situation était la même et les musulmans fanatiques de la
Croatie turque s’agitaient à la voix des muftis qui établirent leur
siège dans la ville de Livno.
En Autriche-Hongrie les mesures prescrites par le ministère de la guerre
reçurent leur exécution. La rapidité avec laquelle les corps furent
mobilisés, témoigna de l’excellence de la nouvelle organisation
militaire de la monarchie; de toutes parts les réservistes accouraient
au rendez-vous qui leur avait été assigné, pour être dirigés par wagon
ou par bateau à vapeur sur la frontière croate, afin de faire partie de
ce qui s’appellera désormais la _seconde occupation_.
Les premières troupes de renfort durent se joindre à celles du général
Szapary; elles arrivèrent juste à point, car l’insurrection, dans ces
parages, prenait toutes les proportions d’une véritable campagne
organisée selon toutes les lois de la guerre. L’ardeur du fanatisme
était servie ici par des officiers expérimentés et des munitions en
quantité suffisante.
Le problème du général Szapary consistait dans ceci: ne pas laisser les
insurgés s’emparer du village de Doboy, dont la prise aurait entraîné la
perte des lignes de communications. Aussi, pendant que le général en
chef entrait victorieusement à Sérajewo, M. de Szapary luttait en
véritable désespéré, pendant quatre jours, contre les masses venant à la
fois de Tuzla et de Livno et dont l’audace fut stimulée par des succès
partiels. Mais, dans la vingtième division, chaque soldat se rendait
compte de l’importance de la tâche commune et tous secondèrent leur
général. Les hauteurs environnant Doboy, Doboy même, furent transformées
en redoutes, fortifiées avec art et défendues à outrance[3]. Les
Bosniaques furent tenus à distance jusqu’à l’arrivée des renforts et
alors les choses changèrent de face.
[3] Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur l’occupation
de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major austro-hongrois.
On se battait également dans les environs de l’antique et pittoresque
capitale de la Bosnie, à Travnik où le général duc de Wurtemberg s’était
enfermé avec une garnison assez faible, la majeure partie de ses troupes
étant partie pour le quartier général. Le duc soutint plusieurs combats
heureux; il fit même un assez grand nombre de prisonniers qui furent
envoyés à Gradiska, en Croatie. Il allait se ressentir également d’une
façon très heureuse des secours qu’on lui destinait.