De Maglay à Sérajewo.
Maglay, où nous arrivons vers midi et demi, est une ville plus grande
que Doboy; elle est également bâtie en amphithéâtre, et les maisons
s’élèvent au milieu d’un cadre de belle verdure. A droite, sur une
hauteur, se trouve le _castel_, la forteresse que les pachas turcs ont
édifiée à proximité et au-dessus de toutes les villes de Bosnie, afin de
dominer la position et de trouver un refuge contre les fréquentes
insurrections. Le castel de Maglay est assez délabré; mais en y
installant une demi-batterie d’artillerie, on mitraillerait à pleine
volée les mosquées, les maisons, et par-dessus le marché les bains
turcs, que l’on reconnaît de loin à leurs coupoles de zinc. Nous avons
le temps d’examiner tout cela, car une demi-heure est accordée aux
voyageurs pour le dîner: cuisine autrichienne très supportable et prix
honnêtement modérés.
Au delà de Maglay, le caractère alpestre du paysage s’accentue; les
montagnes se dressent plus hautes, les rochers sont plus abrupts et les
forêts sur les sommets plus épaisses. Elles le seraient encore davantage
si les Turcs ne les avaient éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous
prétexte d’enlever aux brigands les repaires où ils pouvaient dissimuler
en toute sécurité leur butin et leur aimable personne, tantôt pour se
procurer du combustible ou des matériaux de construction.
Seulement les coupes, au lieu d’être pratiquées raisonnablement et en
conformité des règlements forestiers, ont été toujours effectuées à la
diable, au hasard. C’étaient de véritables dévastations; on procédait,
comme en Algérie, par des incendies qui brûlaient cent beaux arbres pour
un tronc à demi calciné que les Turcs réussissaient à enlever; ou bien,
si l’on usait de la cognée, l’arbre était coupé de façon à ne repousser
jamais. On voit une masse de ces troncs hachés et brisés.
L’administration autrichienne, qui possède un corps forestier de premier
ordre, n’a pu assister les bras croisés à ces actes de vandalisme. Des
mesures sérieuses et même sévères ont été prises pour les empêcher.
Quand un incendie éclate dans une forêt, défense absolue est faite de
s’approcher de la partie qui brûle; cette défense subsiste lorsque le
feu est éteint, et a pour but d’empêcher l’enlèvement des troncs
calcinés. On espère que les indigènes, n’ayant plus le profit qu’ils
trouvaient habituellement aux incendies, s’abstiendront de mettre le feu
aux forêts.
Comme pour nous faire apprécier le paysage dans toute sa grandeur et
avec tout le prestige d’une mise en scène _ad hoc_, le ciel, jusque-là
d’un bleu inaltérable, se couvre de sombres nuages qui enveloppent
bientôt les sommets des montagnes; l’atmosphère, lourde et étouffante,
fraîchit; des éclairs sillonnent la nuée, des coups de tonnerre
réveillent les échos et l’orage éclate dans toute sa fureur. A la pluie
succèdent des grêlons de la grosseur d’un pois; ils mitraillent, sans
pouvoir les entamer, les vitres du wagon. Quelques bergers, quelques
femmes, travaillant aux champs, cherchent un refuge sous la feuillée. On
les voit comme des points avec leurs loques blanches, leurs turbans
rouges ou leurs coiffes ruisselantes d’eau.
A partir de Jaïce, la station d’où la poste conduit à Travnik, qui fut
jusqu’en 1850 la résidence des gouverneurs turcs, le temps s’éclaircit
et le paysage aussi se rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un vert
d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et le chemin de fer court ou plutôt
serpente au milieu des champs de blé et de maïs. Nous retrouvons aussi
quelques-uns de ces clos de prunes qui font la richesse de la Bosnie,
puisque, outre la consommation locale et la préparation du _slioovitz_,
la liqueur nationale des Slaves, des quantités énormes de ces fruits
sont expédiées à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en
Amérique. Quant à la France, elle s’en tient sagement aux pruneaux de
Tours et d’Agen. Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais d’honnêtes
musulmans goûtent les joies de la sieste, mollement étendus à l’ombre du
feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent à la terre.
A Jancici, la dame blonde prend congé de ses compagnons. Le galant
employé du cadastre, que de nombreuses libations ont rendu tout à fait
élégiaque, essuie un pleur et jure que, grâce à la société de sa
voisine, ce voyage sera «le plus beau jour de sa vie». Le maréchal des
logis et le vaguemestre barbu rient sous cape.
On s’arrête encore quelques minutes à Dervent, qui, pendant quatre ans,
est resté le point _terminus_ de la ligne. Jusqu’en 1882, il fallait
prendre la poste ou se mettre en quête d’une voiture pour gagner la
capitale du pays. A présent, la petite locomotive, dont la lanterne de
l’avant vient d’être allumée, file directement sur Sérajewo, au milieu
d’un paysage qui ressemble par moments à cette partie du _Hochland_
bavarois que l’orient-express parcourt avant d’arriver à Munich.
Involontairement on tend l’oreille; il semble que l’angélus va saluer le
coucher du soleil. Mais il n’y a pas de clocher ni de cloches, à peine
un minaret. Maintenant la ligne du chemin de fer n’est plus régie par
l’administration militaire; dans les gares, bâties tout à fait d’après
le système des petites gares de campagne en Autriche, les employés
portent des vêtements civils; une casquette à liséré jaune et noir les
fait reconnaître.
Avec une ponctualité toute militaire, le convoi, qui était parti de Brod
vers sept heures du matin, entre en gare à Sérajewo à huit heures vingt
minutes du soir. Il a parcouru deux cent cinquante kilomètres. Le
_flying scotsman_ de Londres à Glasgow et le rapide de Paris à Marseille
vont plus vite, c’est certain, et peut-être pourrait-on accélérer le
mouvement des «moulins à café»; mais, comme me le disait plus tard le
spirituel colonel Tomascheck, directeur de la ligne dont il a dirigé la
construction: «Pourquoi cette hâte fiévreuse? Qu’importe si l’on arrive
à Sérajewo deux heures plus tôt ou deux heures plus tard?» Heureux pays,
où l’on peut jouir de la vie sans qu’il soit nécessaire de la brûler!