11 août, 6 heures soir.

Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi.

Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me

l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme.

Ma tête se brise. Je deviens folle.

Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je

suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu

déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.

Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort...

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Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où

Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais

partout, abandonnés.

Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main

énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre

d’amour.

--Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien

d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps

s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre

finie, ils pourront mourir.

--Que c’est beau, Henri.

--Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous

rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois?

Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui

voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des

éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.»

--C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la

même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui

échapperont pas».

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--Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de

votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez

heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent,

il tomba en sanglotant.

--Henri! Henri, qu’avez-vous?

Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime?

Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant

son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.

Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine,

tout son être mordait le mien.

Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix

rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je

veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en,

va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une

autre soit ma femme.

D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça!

Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place,

et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible.

Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie.

Son serment le tiendra-t-il.

Hélas!

C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup.

Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée...

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Les Sèvriennes · 第 212 / 222 题