--Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en
se levant de table.
Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce
dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner
de famille.
C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour
d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de
campagne, les Sèvriennes qui lui agréent.
L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est
aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire.
Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche.
Les oubliées en ont le cœur gros.
A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la
bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur
si surprenante chez un vieillard.
Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots
qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une
main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.
De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes;
quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait?
Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de
Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi
l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_?
Décidément ce soir-là, on est un personnage!
C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les
petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme
dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines,
aux racines du vieux chêne.
C’est la maison dont:
Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.
Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre
la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts.
Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis
des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la
fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des
larges clématites, qui étoilent l’arche des portes.
Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes,
un tantinet verdies, car la maison est vieille.
Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au
temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis
qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une
bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des
meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons
trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans
les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de
blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle
d’un mouchoir...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils
sont partis vers le petit bois.
Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des
allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les
charmilles bouffent en jupe légère.
Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant
le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole,
murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la
verdure.
--«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son
parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un
enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci,
c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.»
Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur,
il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc.
Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les
événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups
de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff.
--Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui
suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre
directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la
tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me
trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des
savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais
vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la
lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non,
non, cela m’effraie.
Et quelques jours après, le ministre m’écrit:
«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.»
--Alors je suis votre homme, ai-je répondu.
Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.
Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui
s’inclinent et le remercient.
--Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde.
Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à
notre tête.
On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de
belles et utiles choses.
--Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de
cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous
avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur
encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de
l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles;
rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives.
--Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la
discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient.
Elle poussa un soupir...
--N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant?
--Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré
quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je
m’en irai avec chagrin et si tourmentée!
--Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce
l’agrégation?
--Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation,
c’est mon avenir de professeur qui me tracasse.
Suis-je prête?
Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne
sont pas une garantie de notre talent.
Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant
le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il
me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la
Grammaire.
M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se
reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre:
--N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que
vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra
par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de
«même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore.
Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet
ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile,
j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme
ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout
livre accepté devient une Bible.
--C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de
l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai
hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne
parole.
J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres.
--Et? interrogea M. Legouff.
--Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans
l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes
forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de
mes élèves, par l’effort que je leur imposerai.
M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à
s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée,
s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge.
--Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces
élèves!
Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons
votre idéal.
Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses
idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.
--Mon idéal, monsieur, le voici:
Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la
culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là.
Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette
culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques
promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en
apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine.
Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et
perdre son temps.
Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou
comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.
En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du
caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi
maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice
héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.
Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la
génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes.
Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé,
pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.
--Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher
des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez
tant de restrictions dans votre jugement.
Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories,
qu’à Sèvres nous ne partageons guère.
Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le
corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes,
appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.
J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction
trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère.
Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été
soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être,
le jour où l’étude les a prises.
Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les
a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une
vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait,
sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu
expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a
fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.
Et répondant au geste de Victoire:
--Cette question de philosophie qui est la dominante de votre
enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment
voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre
sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur
expose!
Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En
gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le
savez bien, Victoire... la charité.
«Souffre et abstiens-toi.»
Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre!
--Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous
allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de
nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.
N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération
montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de
Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question
sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau,
créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là?
L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je
suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie
les faits.
Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie
comme un bâton flottant!
Enseignera-t-elle le secret de vouloir!
Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur
«armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas
Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos
grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis,
souvent ne sont que des épis creux.
--Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos
maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps.
Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je
suis sûr de vous rallier à mon opinion.
D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous
le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les
semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir;
contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques
bluets.
Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves
sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de
les exalter par des idées hautes.
Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que
leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair
et d’âme de leurs mères.
Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais
elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des
muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture
intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage.
Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les
trésors que vous leur apportez.
--Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien
difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et
vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent.
Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à
peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules
Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.
--Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme,
qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service.
Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons
ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration!
Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné
Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants
colloques avec sa conscience.
--Que dites-vous là, mon enfant?
Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très
bas, avec des larmes dans la voix:
--Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu
l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni
romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter
contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une
disgrâce, l’estime publique.
--Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu...
--Elle a mieux aimé se taire.
--Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte
intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M.
Legouff ne touchait pas.
--Quelle chose irréparable! Et sa directrice?...
--Elle aura de l’avancement.
Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop
triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff:
--Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée
Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son
tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de
province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes
professeurs.
Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement:
La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
--D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous?
--Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes,
comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles
qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les
envoie, d’où un caprice les rappelle?
Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles
traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand
leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de
tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique.
On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon,
nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous
critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous
prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti!
Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont
pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas
vingt-cinq!
Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout
cela. On en fait des manuels, ça se vend...
--Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces
dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge.
Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps
est un grand maître.
Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce
qu’ils vous recommandent.
Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des
milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu,
vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir
votre mission.
Haut les cœurs, mes enfants!
Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles
monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les
doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà
l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle
ajoute le bronze!
Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat,
elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de
moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises!
Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi.
--Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique!
Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait.
Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les
enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là
plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la
paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour
le garder, un petit caillou blanc.