_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._
«Tourcoing, 16 juin 189 .
»Eh bien non, je ne suis pas heureuse!
»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma
vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop
lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin
de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de
l’infini.
»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont
pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui
dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là!
»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et
pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
»Quels nocturnes on entend ici!
»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore!
La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie
mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne
de partir.
»Vous me croyez malade?
»Non.
»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous
écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous
l’adieu de son dernier regard.
»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet
écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte
vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée!
»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque
jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a
suffi d’une main méchante pour tout effacer.
»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai
connu que l’amertume d’être seule.
»C’est là ce qui me tue.
»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots
comme celui-là que la douleur s’enracine.
»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu
savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main?
»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches
aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.»
»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur!
on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce
que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir
monter vers soi l’appel des misérables.
»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de
l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de
l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles
ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont
rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent
pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur
famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore
les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne
mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et
de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se
donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié
d’elles!
»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on
ne se recherche pas.
»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui
vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé,
le lâchage commence.
»Le Lycée, mais c’est une abstraction!
»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à
Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle,
c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt
de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la
logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je
l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la
pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes
qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma
fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et
d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles».
»Toutes ces choses perdues me font pleurer.
»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres
m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres
ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les
poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui
palpitent autour de moi.
»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
»Je vous ai menti.
»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé
faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait
rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui
achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme
j’eusse donné mon sang.
»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui
jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du
Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je
devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une
ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me
méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même
confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur
tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela
elle est inflexible, le reste lui importe peu.
»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de
libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites
écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour
de la mère Angélique.
»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité
cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche
élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la
bannière aux jours de procession.
»Le Gouvernement?
»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de
subvention.
»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie
tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour
les trahir ensuite.
»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et
l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a
perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres
d’Anatole France.
»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne
pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon
cours.
»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se
faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions
morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une
nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing!
»Je reçus un blâme officiel.
»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les
accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop
loin.
»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des
mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces
sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien
dire.
»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop
vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas
justice?
»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça,
pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi,
c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait
recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour
d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture
humaine qui m’empoisonne.
»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux
m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu
juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que
ma vie, le respect de moi-même.
»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute
pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez,
soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette
tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain
quotidien.
»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
»Votre ISABELLE.»