LUI

Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri

Dolfière.

Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin:

«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de

l’atelier. J’ai fini.

»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici,

m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le

marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a

été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes

larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de

pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.

»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.

»HENRI.»

Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de

retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.

On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec

ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et

des passants.

A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse

hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui

réveillait sa douleur.

Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle

marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme

dévorait l’espace.

Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de

cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté

photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un

symbole, un présage qui la rassurât.

Elle ne vit autour d’elle que des larmes.

Les Sèvriennes · 第 178 / 222 题