_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de
jeunes filles, Tourcoing._
«Sèvres, avril 189 .
»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les
beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre
toit.
»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation
digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de
relevée, nous eûmes petit gala.
»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une
représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien
n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa.
»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne
Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis
des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer
Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
»Un paladin! quoi.
»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou
Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est
le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de
toute l’École.
»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra
sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près
l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation,
Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle
d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare
que du côté de Corneille.
»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait,
juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté,
une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous
une parure inutile.
»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi
la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est
Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades
patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula
frénétique des vieux héliastes du théâtre.
»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie
déjà longue.
»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et
sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante,
sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était
passé.
»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après
maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on
décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans
autre spectateur que Jérôme.
»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre
d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade:
personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux
de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc,
elle est surfaite»!
»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans
l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de
Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En
moult occasions je devais répondre: Jarnidieu!
»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut
pousser ces Jarnidieu.
»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un
frère.
»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut
que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique,
la belle tête d’illuminée?
»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique,
navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait
d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à
genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés.
Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui
resplendissait d’une joie surnaturelle.
»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules
Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit:
»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la
Jeanne d’Arc rêvée!
»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.
»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire
merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son
cœur. Enfin il est content.
»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc,
puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française.
»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg
Saint-Germain.
»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme
Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je
pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût
exempte de préjugés.
»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie
occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une
extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban.
»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens
magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut
te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame
de céans a trop d’âmes et trop de pommes.
»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve
sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les
boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux
caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le
jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je
n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.
»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi,
portait ses armes parlantes de façon assassine.
»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!...
»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École,
philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.
»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en
passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui
filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions
Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait
jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.
»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui
demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu
n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École,
c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était
alléger la contrainte du présent.
»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta
part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse
partager.
ȃcris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres
pour ne rien nous cacher de toi-même.
»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de
route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi
cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon.
»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me
tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie».
»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.
»Fidèle.
»BERTHE PASSY.»
P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma
mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts
d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que
d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il
écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.