L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait
suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança
vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables,
saluaient.
Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à
l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour
lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite.
Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour
elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un
éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on
le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son
crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de
M. Legouff un prix inestimable.
Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le
charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées,
mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un
aimable succès de causeur et de lecteur.
La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
--Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle
Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de
sa conférence.
Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le
voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il
marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de
petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le
visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils
tardifs.
Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante,
ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte
d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les
artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite
aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse
et le bonheur des champs.
D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles
élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette
«troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire;
la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante
érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne.
Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir,
conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre
chose que des élèves: des femmes.
M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien
cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants
et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans
préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence:
_Béranger, poète lyrique et national_.
Où sont-elles donc?
Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas,
chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups
dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou
la Sainte-Alliance des peuples!
La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec
une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme,
promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de
Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet,
d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine...
Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse
enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira
plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère
aux fantômes de ses chansons.
Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan
qu’il va suivre.
--Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du
lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a
le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car
nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à
articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la
méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur
demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle
entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
--Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce
regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de
la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait
à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles,
avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés
à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se
rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo!
Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais
un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les
lire.
Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface,
vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant
pris déjà l’attitude du port d’armes.
D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe
sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença:
Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,
Le dernier jour de gloire et de revers.
J’ai répondu, baissant mes yeux humides:
Son nom jamais n’attristera mes vers.
--Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le
génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus
personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille
grand’mère.
Parlez-nous de lui, grand-mère,
Parlez-nous de lui.
C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf,
alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
Je venais d’entrer en ménage.
A pied, grimpant le coteau
Où pour voir, je m’étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du
lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite:
Quel beau jour pour nous.
--D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient
pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais
cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois,
dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit
bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en
compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au
bonnet rond.
Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle
des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_!
Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le
souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M.
Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits
gestes vieillots, la voix tremblotante:
Lève-toi Jacques! lève-toi,
Voici venir l’huissier du roi.
C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici
l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs,
détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques
où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
Et puis ce fut fini.
Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces
jeunes filles, M. Legouff leur dit:
--A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et
le XVIIIe siècle.
Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant
dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de
l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se
retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
--Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.