EN ATTENDANT M. LEGOUFF

Enfin il allait venir!

Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui

s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.

Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes,

avant la séance de l’Académie française.

Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant

leurs plumes, s’effilant le bec.

Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds,

Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe,

torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies

de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage

de poudre sur ses joues enflammées:

--Suis-je bien, mon chat?

--En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son

repoussoir.

Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de

«l’Immortel».

C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff,

doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques

paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième

année.

Qui assistera à sa conférence?

«La Veuve» l’accompagnera-t-elle?

Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare,

Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze

et cette bonne Lonjarrey, on les attend.

Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce

fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et

ceci et cela.

La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière,

écarta ce harcèlement.

Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce

couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de

Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle

Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant:

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.

Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage

bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.

Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus

charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps,

effaça les regrets que laissait Rose Chéri?

Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce

qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est

embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la

diction.

A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les

procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût

délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand

Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque,

se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de

d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.

Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans

La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes

préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir:

«_Asseyez droit vos hypocondres!_

«_Faites oublier votre corps._

«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._»

Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle

est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.

Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle

Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir

comme le patron nouveau de la femme bien disante.

--Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses;

faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle.

Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon

de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.

Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures,

qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un

peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur

Waterloo et les Souvenirs du peuple.

--Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent

en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que

je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au

moins?

Toutes de protester.

--Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous

a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat,

un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne

enthousiasmée.

--Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu

d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre.

Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus

loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette

lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale...

--C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_

de Chénier, n’est-ce pas Marguerite?

--Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.

--Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.

--Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration...

étrange, je réserve mon opinion.

--J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie

dans une pose artistique.

--Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable,

qu’avez-vous préparé?

--_Les deux pigeons_, mademoiselle.

--Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que

l’air railleur de ses élèves agace un peu.

--Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve

une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez

les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du

toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La

Fontaine.

--Peut-être, Mlle Triel, mais...

--Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable

a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux,

lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des

syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement

langoureux.

--Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles,

ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.

--Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.

--Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non

vraiment?

Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait

cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes

les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail!

--Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne!

Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux

Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg

dit:

Le petit chat est mort.

Que de finesses nous échappent dans ces classiques!

Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.

--Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des

explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants,

deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine

imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des

Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques...

N’insistons pas!

Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.

Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle

Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de

s’écrier:

--L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les

tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes!

Les Sèvriennes · 第 171 / 222 题