AU NOM DU DROIT

_Lettre de Berthe Passy à son père._

_Montmartre._

«Quelle gaffe! mon pauvre Jules!

»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.

»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et

trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.

»Assurément c’est la faute au dépensier!

»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la

distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.

»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre

vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut,

paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.

»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous

nous sommes révoltées.

»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule

toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une

requête de «commititur».

»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient

au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque

chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de

recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de

Pâques._

»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes,

notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne

gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise

souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve

manifeste d’un stoïcisme ignoré.

»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux

revendications de l’École._

»_Et ce sera justice._

»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau,

vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait,

on s’embrassait.

»Je sentais que j’allais aimer tout le monde.

»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle

j’exécutai une danse de caractère.

»La fête finit là.

»A dix heures, on ne riait plus.

»A midi, le gigot ne passa pas.

»A trois heures, on se regardait avec méfiance.

»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.

»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron!

»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.

»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de

la direction.

»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition

allait caner.

»Retiens bien ce discours:

»--Votre acte est inqualifiable!

»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur

régime était celui de la confiance et de la liberté.

»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée!

»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les

revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos

devoirs!

(_Silence._)

»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations?

(_Silence._)

»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me

rappelle les revendications... d’une Louise Michel!

»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet?

»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez?

»(_Hautaine._) Dites-le!...

»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes

suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets,

partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc

littéraire.

»Ça ne traîna pas.

»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.

--»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette

réclamation.

--»Oh! oh! crièrent les Littéraires.

»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon.

Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec

notre mère:

--»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette

lettre.

--»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous

marchâmes sur Mme Jules Ferron...

»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans

les cheminées; même en route elles ont fait des petits.

»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne

sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état

sur la question des bûches.

»Hourra, quand même, pour notre cours de droit.

»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée

sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer

la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et

pas respectueusement du tout.

»TA BERTHE.»

Les Sèvriennes · 第 169 / 222 题