FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE

Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes

griffonnent.

L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure

tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait

crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un

oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne

se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.

Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui

s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.

Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du

soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de

sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains

visages blancs.

Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les

mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les

examens de licence.

Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de

leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.

Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne

Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine.

Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon

ont été refusées.

Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent,

on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur

avis à chaque leçon, affirme leur mérite.

Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le

«cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff,

elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe

qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du

résultat:

--Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le

bœuf maigre.

Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne

fut-il pas celui du bœuf qui laboure!

Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à

débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des

coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et

prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier

bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.

Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands

yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation.

Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la

Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière

idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la

rosée entr’ouvre.

Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres,

avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses

actes.

Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou

leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale

si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux,

de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.

Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est

l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province,

c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.

Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine

expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de

nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de

leur personnalité.

Telle sera désormais la règle de ses actions.

Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des

éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux

d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et

d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère

personnel.

Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours

de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut

laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.

Dans quel esprit ce cours est-il fait?

Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de

l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point

l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur

en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire,

mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.

En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture

absolue de l’esprit de justice.

Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par

une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient

le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus

d’accord avec les lois des hommes.

D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la

directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la

soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.

Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit

draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou

tard doit triompher.

Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux

revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion

tenace des articles du Code.

La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de

réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale,

l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien

une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment,

avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur

voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.

Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable

exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation

du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère

sacré d’une Bible.

Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée,

rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour

les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui

s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries:

Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui

confier...

Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.

Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la

tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité

civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants

naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et

réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou

non, du mariage.

Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas

d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats,

en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des

préjugés que la loi sanctionne.

Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron

se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une

atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice,

convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces

jeunes filles.

L’étonnement se prolongea.

Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous

suçons avec le lait de nos mères.

L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève.

Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance

à lutter pour la justice.

Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de

suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant

pour la vie où demain elles entreraient seules.

Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre

discuter le principe de l’autorité paternelle.

Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la

lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute

l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.

Ce fut un choc.

Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.

Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il

se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron,

après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la

soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y

avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le

consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait

examen.

Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite

pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle,

c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre

être moral.

En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement,

c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.

Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un

idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses

principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage

contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux

volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu

la sanction des lois.

Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la

bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.

Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre

labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique,

écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit

qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans

une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se

souvenant peut-être des tristesses de son enfance.

Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé,

voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt

mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre,

le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans

l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les

sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les

respects.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde,

Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle

n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.

Les Sèvriennes · 第 167 / 222 题