Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du
réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour
réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf
l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille
Lonjarrey.
Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses,
de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces
nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par
l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles,
sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les
clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du
soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages
vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de
rêve, s’égarèrent en chemin...
Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de
crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
--Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son
allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le
record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le
«béjat».
Attends un peu!
Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête,
grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre
à contre-cœur.
--Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
--Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de
Lessing avant le bonsoir...
--Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de
piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet!
Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il
ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre
ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous
en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_,
la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose.
C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand,
arrive.
Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la
harponne dans le parc.
--Je vous la ramène.
La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
--Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance
tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
--Où donc ça?
--Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
--Une émeute?
--Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris
des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine
mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à
Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement
et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe:
_L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit,
sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
--A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne?
--Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs,
d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles!
--Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les
étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui
n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin
nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à
l’adresse de mon cicérone.
Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une
virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de
sonner, de sonner.
Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je
vais chopper ta boule.
Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute,
carambole, revient en face de l’arceau.
--A mon tour, fait Thérésa.
--Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches
ouvertes!
Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression
de la guerre.
Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas
de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
Elles voulaient toutes monter à la tribune!
--Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours
de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
--Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une
musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de
pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes;
dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de
Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des
Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des
pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière.
Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son
prochain.
La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
--Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là,
tu es décourageante, Berthe.
Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
--Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement;
quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner,
sincères elles, ça les change du théâtre.
L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse.
--Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la
guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du
droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
--Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit
Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses
fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire
l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide.
Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout
cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
--Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des
enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas,
fit-elle devant l’indignation de ses amies.
Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de
plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur
farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui
n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi
à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous
supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des
lâches!
--Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
--Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos
éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie?
Puis elle ajouta, railleuse:
--Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui
réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs
fins.
--Comment?
--Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance,
et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte
dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les
«Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour
Napoléon...
Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de
dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on
rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent
crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui
distribue le courrier.
--Dis donc je t’ai vue, toi.
--Où donc, fait Hortense, toute rouge?
--Je t’ai vue avec une jeune potache qui...
--Tais-toi, Berthe, si on savait.
--Ah! ah!
--Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son
amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à
l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se
rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur
désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans
réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas».
Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en
avait pour quarante francs!
Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que
j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû
croire.
Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça...
--Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.