Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper
à moi-même.
L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons
en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre
cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un
autre examen le lui rende.
Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne
Viole, cette mémoire.
On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de
mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première
place à la licence.
Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent.
Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte
intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit
de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand
tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente
d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au
dictionnaire.
Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor»
qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites
histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant
besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un
ventre pyriforme dans une culotte à pont.
Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail
cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent
à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises.
Alerte! au travail.