15 mai 189 .

Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me

poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir?

Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une

inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne

dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.

Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir,

d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers

le passé.

Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie?

Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis,

que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si

tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car

prier, c’est encore parler de toi.

Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me

quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.

Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma

porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée

sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien...

Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent

les choses charmantes de notre amitié.

Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi

n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre

que vous aviez commencée?

Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de

vos créatures.

1er juin.

Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son

rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.

Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.

L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière

maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses;

je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les

roses tombaient avec les gouttes de cire.

Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a

plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous

sommes deux à la pleurer.

Les Sèvriennes · 第 144 / 222 题