LA MORT DE CHARLOTTE

Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit

que Charlotte était morte.

Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où,

presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.

On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour

l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui

s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.

La voilà morte!

Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer

dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante,

restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides

par cette mort foudroyante.

On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans?

Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin

se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour

d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison;

tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce

jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres

caresses que cette horrible étreinte!

Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts,

toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une

d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la

place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant,

se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.

Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près

de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les

pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa

sur son front, le fraternel baiser.

Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour

sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui

connut à peine la douceur de son sein maternel.

Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se

dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais

sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la

nuit.

Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on

allume pour la veillée funèbre.

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Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.

Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient

ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il

prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser.

Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer?

Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la

main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.

Que voulait-elle dire?

--Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste

de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité!

De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se

serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il

venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de

suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.

On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la

chambre de sa fiancée.

Que se dirent-ils?

Que lui demanda-t-elle?...

Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix

grave d’Henri, qui répondait à Charlotte:

--Je te le jure.

Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le

bien-aimé.

L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.

Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui

ferma les yeux.

Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang,

pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que

tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il

aimait...

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Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une

nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux

murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de

lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait

le printemps.

On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières

feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui

frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons

neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui

s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de

Charlotte.

L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du

chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint,

tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris,

restèrent muets.

Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère?

Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la

veiller seule, avec Henri Dolfière.

Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous

ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.

Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui

pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.

Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par

instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche

n’avait osé donner à la sienne.

Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.

Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla

vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.

Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs

épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa

les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.

«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.

--Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans

craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.

Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et

le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les

professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en

tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées,

ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.

Le calvaire fut long.

Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet

air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle,

comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle

n’avait plus conscience de vivre.

Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa

passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit

cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains

qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.

Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini!

c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa

femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait

l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.

D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.

En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle

avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.

Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu

Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui

couvrait son amie.

Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc

des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie

éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.

Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On

sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa

douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais

sa proie...

Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres

de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et

lent, plainte, regret, voix des trépassés.

Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là:

«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt

dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre,

comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées,

mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées

et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.»

Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir

luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la

regardait.

Les Sèvriennes · 第 141 / 222 题