_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au
lycée de Mamers._
«Sèvres, 15 janvier 189 .
»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme
Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de
goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait
déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser,
Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du
territoire.
»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de
bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous.
»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens
attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce
loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main
sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des
platitudes auxquelles on te condamne!
»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une
vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le
coup de feu.
»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur
d’être approuvée par nos petites «Première».
»Tu n’es plus dans la note.
»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme,
s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons
chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère,
où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas
vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui
m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première
place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant
étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore,
pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de
sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit?
»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et
on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise,
notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent
pas.
»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe
d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on
donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi,
et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus.
»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du
suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est
toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même
moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots
les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue
insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je
goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du
malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau
professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux
français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de
petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il
faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de
cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle
d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme
d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin
Mérovingien!
»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une
ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter
parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des
choses!... j’en ferai une pinte de bon sang.
»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur:
j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a
dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se
gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso
pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir
lancé cette apostrophe:
»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses?
»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des
excuses! Et je sortis majestueuse.
»Je fais bien dans les mères nobles! hein!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère!
»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la
berlue.
»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton
Lycée tombant en mal d’amour:
»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête,
robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice
amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite
cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les
petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec
mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se
sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de
choses qui s’apprend en un tour de main.
»On appelle ça: petits jeux.
»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la
belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu
sais de quelle gente façon!
»Adieu, nous t’aimons toutes.
»BERTHE PASSY.»