LA FÊTE DE L’ÉCOLE

Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux

tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui

sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant

robes blanches et papillotes.

Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture

rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages

poudrés.

Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un

comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux

Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.

L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux

élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un

énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être

dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.

Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le

bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes

glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.

L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents,

ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse

courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il

n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau

engourdie, son plus joli panache!

Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique

salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des

guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles.

Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et

tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.

Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait

une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.

Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les

Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet

décolletées, pour fronder le règlement.

La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les

autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent

devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon

intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore

charmantes.

On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de

l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh!

des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.

Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les

cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de

crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly

est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en

cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert,

Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours

noir.

Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert.

Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas

tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le

dépensier, seul, de loin, regarde la fête.

Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir

faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la

valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur

d’histoire.

Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a

de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit

d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le

_Noël_ de Bouchor.

De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à

l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit

les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a

conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle

d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et

Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on

veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va

rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un

grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les

coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière,

entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de

la Doyenne.

L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes

sombres.

La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la

traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les

plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.

Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des

Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement,

illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne

s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas

l’attendent.

Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon,

chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains

généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails

dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en

permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien,

des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est

pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise

Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler

«de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi

Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.

--Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails

s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis

parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au

milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.

On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très

grand, fait trembler les lèvres qui écoutent:

L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,

Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.

La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus

ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les

yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé...

Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive,

et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam

revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le

bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne

plus aimer.

--C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas

mieux.

--Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M.

Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez

les Couventines...

--Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres?

--Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce

que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très

bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur

les mains qui se rejoignaient.

Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans

la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours.

On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine

aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres

d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine

triomphante.

Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les

Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette

voix leur a révélé.

Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la

poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues,

silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont

heureuses.

Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.

Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la

liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans

cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des

entrailles de mère!

Les Sèvriennes · 第 59 / 222 题