D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition
littéraire: _les feuilles mortes_.
Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine!
«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent
comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous
a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.
1er décembre.
J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai
voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on
nous prêche l’admiration.
Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve,
que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai
rencontrés.
Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je
passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à
contempler les statues grecques.
C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette
fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste,
devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et
regardé la nature en face.
Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la
Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas
du tout laissée insensible.
Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le
disque ou la palestre!
Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde
furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et
le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se
gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier.
Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les
muscles de ce corps enchaîné!
Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation
subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai
rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers
sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon
sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux
tendres appels des bergers.