25 novembre.

D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition

littéraire: _les feuilles mortes_.

Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine!

«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent

comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous

a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.

1er décembre.

J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai

voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on

nous prêche l’admiration.

Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve,

que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai

rencontrés.

Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je

passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à

contempler les statues grecques.

C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette

fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste,

devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et

regardé la nature en face.

Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la

Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas

du tout laissée insensible.

Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le

disque ou la palestre!

Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde

furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et

le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se

gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier.

Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les

muscles de ce corps enchaîné!

Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation

subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai

rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers

sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon

sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux

tendres appels des bergers.

Les Sèvriennes · 第 52 / 222 题