L’AME DE L’ÉCOLE

Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la

chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres.

Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme

Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès

d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la

cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose,

travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.

«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en

refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à

notre entretien plus d’intimité.

»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi

qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières,

de ce que nous aimons toutes: de notre chère École.

»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi

vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions.

Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander

conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous

assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez

toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit

le faire pour ses cadettes.»

Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au

creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon

pour l’avenir.

«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne

vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie,

et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y

avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En

nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour

absolu du Devoir.

»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend

conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?...

(D’un accent convaincu.) Je l’espère.

»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé

l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier

lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos

manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite,

votre programme d’études et de lectures a pris des proportions

encyclopédiques.

»Je vous ai laissé aller.

»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs

professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et

qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions

personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.

»Elles sont venues à moi:

»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne

vaut rien!»

D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée,

reprend après un instant de silence:

«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez

besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle

et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière,

votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.

»Il me semble que l’École vous propose un double but:

»Apprendre à penser;

»Apprendre à agir.

»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire

que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes

filles qui chercheront en vous un modèle.

»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres

rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la

femme instruite:

»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la

science, non pas une parure, mais un appui.

»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués,

soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui

porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.

»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail.

Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte,

que vous donnent vos maîtres.

»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous

différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son

naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez

personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous

plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.

»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de

vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que

l’excès de vos qualités.

»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez

de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut

se faire une maxime du vers de Musset:

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise,

pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons

pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité,

voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez

l’harmonie du concert...»

Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes:

«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être

sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront

à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres,

l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.»

Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses

paroles.

«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était

pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de

gagner, honorablement et librement, votre vie.

»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville

porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais,

grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les

escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un

autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres

d’atteindre le port.

»Vous y êtes!

»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous,

c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.

»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos

compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.

»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées

se créent.

»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et

obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous

mériterez.»

Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image:

«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque

doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le

port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile...

»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie

vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre

foi.

»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un

système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans

ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les

circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter

contre vous-mêmes.»

D’une voix plus nette:

«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir

qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre

choix, responsable de vos actes.

»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le

gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.

»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions

philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des

lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion

philosophique.

»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le

ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre

conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant

qui vous ne sauriez rougir.

»Soyez donc énergiques et probes.

»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais

gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.

»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres;

souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.

»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.

»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les

autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais

n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à

lui donner.»

Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine

les yeux brillants de quelques Sèvriennes.

«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous

reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites,

intelligentes et fortes.

»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement

récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de

tendresse et de reconnaissance joyeuse.»

Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent

la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec

amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin

de leur cœur.

--Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc

quelqu’un qui nous aime.

Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore

nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse.

Les Sèvriennes · 第 46 / 222 题