LE BONSOIR

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix

jeta:

--Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui!

Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au

profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la

salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux

écoutes, referma la porte.

Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres;

un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où

les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces,

amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés.

Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle

soulève les fiches et les rabat aussitôt.

--Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus

loin de son escabelle.

Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas,

sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du

gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.

Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École,

que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les

Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une

inconvenance.

Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est

une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est

l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur

Directrice, de s’ouvrir librement à elle.

Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École

tient à rendre à la grande veuve.

Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron

reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si

triste où le jet d’eau lointain pleure.

La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur

un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées,

emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de

prix réduits.

On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où

l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les

conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent,

celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule

câline.

Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète

les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.

Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix

montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre

veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à

rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.

--Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.

Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers

le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour

de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts

fins.

--Toc, toc.

Pas de réponse.

--Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas

entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui

impose.

--Toc, toc, toc.

Même silence.

Renée se retire furieuse.

--Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme

Ferron ne répond pas.

Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur

qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de

l’horloge.

--Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.

A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune

s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une

poignée de main.

Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la

réponse uniforme:

--Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation

auvergnate.

Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque

glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les

élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur?

Avons-nous démérité?

Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus,

c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.

D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette

figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On

dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.

Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre,

on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne,

Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les

tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de

bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes,

lui assis, elle debout, la main dans la main.

Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve

assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces

reliques, un culte fidèle.

La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet

de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme,

et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.

--Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait

Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre,

elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend.

Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera

une heure.

Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise

avec chaque élève, s’intéresse à tout.

--Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu

effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite

fille?

--Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma

nouvelle vie qui me plaît beaucoup.

--Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs

pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait

aussi à l’École, que fait-elle?

--Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue,

fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que

Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence.

J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille,

elle est si intelligente.

--A-t-elle ses parents?

--Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.

--Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle

épouser?

--Un artiste, madame.

--Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite?

--Charlotte est ma sœur, madame.

--Bonsoir, mon enfant.

La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite

Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et

peut-être passager.

A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à

chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand

arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour:

--Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez

personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la

forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux

élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le

faites, vous incommodez vos professeurs.

Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.

--Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je

vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à

l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez

pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point:

--Vous avez quelque chose à me demander?

--Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la

pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris?

--Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser

net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.

--Non, madame, pour aller voir le dentiste.

--Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.

Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les

mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.

Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse

de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au

milieu d’une lecture philosophique.

Mme Jules Ferron sourit.

--Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe?

--Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage

philosophique m’embrouille.

--Voyons un peu ce qui vous embarrasse?

--Tout mon sujet, madame!

--Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en

reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle

Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.

Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent.

--Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il

l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous

les soirs du bromure.

Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même

mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps

s’immobilise dans l’ombre de la bergère.

Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas

s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.

Mme Jules Ferron est seule.

Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission:

N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la

vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à

leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve

dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement

viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en

reprenant leurs livres à la page commencée:

--Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir,

l’appeler: la Meilleure, notre Mère.

Les Sèvriennes · 第 34 / 222 题