--Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la
maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis
dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent
cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux
goûtettes du jeudi.
On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école
est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large,
est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle
Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.
Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la
discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu
désorienté de se sentir si libre de mal faire.
Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être
imprudentes, quand on est mal gardées.
Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors
n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée
qu’on se fait de notre culture morale.
Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous!
L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une
entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les
aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent
au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir,
petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.
Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y
gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce
qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure
des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les
circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.
Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent
soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un
tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait
une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares
inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.
Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par
groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les
feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait
connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de
Saint-Cloud.
On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues
mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une
pierre.
Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de
cimetière abandonné.
En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée
Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à
Viroflay, à la Malmaison.
On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières,
l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis
«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme
_Phèdre_, la nostalgie des grands bois.
Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement
installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à
faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri
Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons
ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.
C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à
d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui
plairai-je?
Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit
qu’elle m’allait bien.
Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la
lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle
appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite,
elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la
camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette
irrévérencieuse tendresse.
Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre
franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa
mère--explique cette éducation de bohème.
Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!!
de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de
l’École.
Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont
l’âme tendre tressaille avec la nôtre.
C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre
travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre
que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.
Ma main, d’instinct, cherche la sienne.
Soir, même date.
Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté
surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la
lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante
qui se baigne dans la vasque sonore.