15 octobre.

--Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la

maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis

dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent

cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux

goûtettes du jeudi.

On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école

est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large,

est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle

Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.

Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la

discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu

désorienté de se sentir si libre de mal faire.

Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être

imprudentes, quand on est mal gardées.

Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors

n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée

qu’on se fait de notre culture morale.

Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous!

L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une

entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les

aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent

au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir,

petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.

Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y

gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce

qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure

des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les

circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.

Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent

soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un

tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait

une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares

inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.

Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par

groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les

feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait

connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de

Saint-Cloud.

On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues

mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une

pierre.

Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de

cimetière abandonné.

En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée

Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à

Viroflay, à la Malmaison.

On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières,

l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis

«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme

_Phèdre_, la nostalgie des grands bois.

Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement

installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à

faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri

Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons

ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.

C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à

d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui

plairai-je?

Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit

qu’elle m’allait bien.

Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la

lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle

appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite,

elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la

camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette

irrévérencieuse tendresse.

Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre

franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa

mère--explique cette éducation de bohème.

Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!!

de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de

l’École.

Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont

l’âme tendre tressaille avec la nôtre.

C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre

travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre

que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.

Ma main, d’instinct, cherche la sienne.

Soir, même date.

Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté

surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la

lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante

qui se baigne dans la vasque sonore.

Les Sèvriennes · 第 25 / 222 题