Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude,
amusons-nous, m’ami.
Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue
d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier
dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de
bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.
A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame
l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends
parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos
professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel!
Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est
humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop
vite.
Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un
esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot
d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe
tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement
fière.
--Je l’aimerai celle-là.
Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux
mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le
tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant
éperdus, à l’entour d’un vieux béret.
C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.
Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a
de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui
m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que
le mot culotte exige un euphémisme!
Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si
le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse
déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares,
d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos
flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel
Prévost.
Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui
ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.
Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui
s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples,
ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les
baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.
Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et
ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière
chaque fois que je les regarde.
Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a
jamais fait depuis que maman est morte.
J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré.
Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation;
la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un
rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la
voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la
tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui
attire une volée de bons mots.
Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le
poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot
avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.
Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des
amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se
prépare à bien la gruger, une fois en ménage.
Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache,
cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection
domiciliaire.