SAINT-DENIS.--IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--16811.

A Madame Marni.

Madame,

Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre

aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant?

Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre:

vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous

offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous

ont plu.

Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de

Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne,

initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible

labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même

en ce qui touche quelques sujets délicats.

Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas

une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les

privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez

l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement

nourrie.

Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le

récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très

fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres.

Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université

féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de

soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes

s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la

Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des

Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos

Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent,

mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles.

Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie

solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés,

dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce

moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment

d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher

seule dans la vie.

Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres;

d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte

en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non

ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et

sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques

gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence.

Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très

différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre

elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre.

Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à

Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant

trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si

elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois

professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent

sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce

sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes

n’est que la préface.

Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue

romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète,

à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses

Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes.

Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il

est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si

avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute

Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la

longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes.

Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est

morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec

elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet

les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte

échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets

et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières

courtoises, auprès des dames d’antan.

Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de

mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les

faisant professeurs!

Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que

j’ai voulu faire, Madame.

J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École,

et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes,

hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en

beauté.

Les Sèvriennes · 第 4 / 222 题