A Madame Marni.
Madame,
Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre
aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant?
Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre:
vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous
offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous
ont plu.
Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de
Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne,
initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible
labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même
en ce qui touche quelques sujets délicats.
Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas
une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les
privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez
l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement
nourrie.
Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le
récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très
fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres.
Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université
féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de
soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes
s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la
Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des
Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos
Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent,
mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles.
Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie
solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés,
dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce
moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment
d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher
seule dans la vie.
Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres;
d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte
en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non
ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et
sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques
gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence.
Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très
différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre
elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre.
Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à
Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant
trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si
elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois
professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent
sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce
sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes
n’est que la préface.
Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue
romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète,
à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses
Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes.
Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il
est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si
avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute
Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la
longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes.
Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est
morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec
elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet
les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte
échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets
et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières
courtoises, auprès des dames d’antan.
Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de
mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les
faisant professeurs!
Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que
j’ai voulu faire, Madame.
J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École,
et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes,
hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en
beauté.