LES CONSPIRATEURS

L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à

toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui

parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence,

surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout

temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait

rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et,

ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui,

qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à

cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec

résignation, mais avec plaisir.

C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette

conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé

pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la

madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.

En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le

Chico obéit docilement.

Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:

--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.

Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la

plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il

s'engagea dans l'escalier.

Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le

chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin

aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant

au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain

avait pratiquée à sa taille.

Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable

volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait

à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par

l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies

souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit

homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement

dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait

complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur

barraient fréquemment la route.

Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur

permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.

Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé,

là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques

pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.

--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.

--Pas encore, seigneur, répondit El Chico.

--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que

je vois de nouveau des étoiles.

Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan

voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime

abord, mais des lumières assez nombreuses.

Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:

--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.

Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur

le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout

doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but

de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où

elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée

maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner.

Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer

son chemin en tournant sur sa gauche.

--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es

pas. Je veux voir ce qui se passe là.

Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui.

Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en

faisant entendre un sifflement.

--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez

que, tout à l'heure, il sera trop tard!

D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et,

se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une

attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses

efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés,

attendait le bon plaisir de son compagnon.

Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:

On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa

maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la

muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de

lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se

passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta

avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait

d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers

de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les

nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les

banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de

personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres

personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte

réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.

Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur

l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était

levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement,

il dit:

--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter

une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant

cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous

diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.

Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur

suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette

nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.

Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il

eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était

Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était

particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce

public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir,

étrangement fascinateur.

Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce

que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un

clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque

au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité

majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois

se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et

compassée de dignitaires de cour.

Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils

fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait

inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un

seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce

nouveau chef de s'expliquer.

Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.

Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:

«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.

Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de

ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose

due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de

certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces

fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à

celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:

--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du

soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse

Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et

pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités.

Fausta étendit sa main et dit:

--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un

régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre

beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner

qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de

dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer.

Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos

personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu

assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.

Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit

tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut

parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme

si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna

vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:

--Continuez, duc!

Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément

et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui

l'écoutait:

--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu

et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse

Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît

trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette

de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une

perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut

être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.

Un murmure approbateur se fit entendre.

--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc,

ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses

ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de

l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.

Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une

voix qui se fit plus forte:

--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste

à vous révéler.

Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile,

soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient

soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:

--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils

de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous

l'amener.

Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations

diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une

joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri

unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de

toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément

le silence. Chacun redevint attentif.

--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don

Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci:

la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous

voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service

son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son

époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais,

dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le

roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de

Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule

d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par

l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage

ici et je crie:

--Vive notre reine!

Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très

rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous

peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les

planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:

--Vive la reine!

Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller

l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre

de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la

papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement

grandioses. Cependant, elle daigna sourire.

Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:

--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles

sujets le front dans la poussière.

Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle

reprit sa place dans son fauteuil.

--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères,

nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et

mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous

sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle,

nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur

soit imputé à crime.

Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui

venaient de l'acclamer:

--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus

chers et les bienvenus auprès de nous.

Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les

vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade,

chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci

baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres

enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus

fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait

avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.

Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait

aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.

«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait

les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à

don César:

«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le

Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon

fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le

fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon

M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui

est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à

l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le

Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien

décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut

devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le

mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»

Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa

place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le

duc de Castrana déclara:

--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant

vous.

Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son

fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme

par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son

regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:

--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on

dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant,

respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large

tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement

anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie,

l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs

titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos

têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour

la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la

force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et

sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement

associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait

le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes

mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs

occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de

combattants qui attendent un ordre.

--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don

Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la

rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils

de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le

démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela,

n'est-ce pas?

Les auditeurs répondirent affirmativement.

--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés,

gravement trompés, insista-t-elle.

Des protestations éclatèrent un peu partout.

--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.

Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque

le brouhaha se fut apaisé:

--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira

un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère

intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite.

Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour,

il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre

victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre

les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler.

Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et

mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous

écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du

territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse

pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même

pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez

bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous

barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.

Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.

Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette

femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher

du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée

et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette

entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les

paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude

feinte ou réelle.

Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix

hésitante:

--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?

--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre

horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux

sommets... ou n'en ayez pas du tout!

Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur,

un dédain à peine voilé.

--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta

d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc

qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant

que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril.

Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne

voulez être broyés.

Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était

sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et

reprit:

--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la

révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce

malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que

tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!

Et, avec un sourire qui en disait long:

--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que

de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui

on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec

lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant

combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus

s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière

poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme

des libérateurs.

Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un

frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet

aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et

c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à

peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus

puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.

Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se

sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure,

ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:

--Le roi pris, qu'en fera-t-on?

--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à

l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer

dans un cloître.

--On sort du cloître.

--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur

tombeau.

C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de

scrupule. Timidement, une voix dit:

--Un assassinat!...

--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard

l'imprudent contradicteur.

Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint

coi. Violemment, Fausta reprit:

--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront,

que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui

risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que

la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre

désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est

librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le

perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il

y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.

L'argument de Fausta avait porté cependant.

--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait

grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait

faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son

petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe,

j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et

après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos

sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et

maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui

que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?

A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.

Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta

étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.

--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes.

L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?

--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition!

Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!

Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient,

rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche.

Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout.

Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.

--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence

se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux:

premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour

la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement

qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement

à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé.

Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.

--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan

que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je

garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un

très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes

de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi.

Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.

Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de

volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un

sourire et continua:

--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du

trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point

de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement

et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos

demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas

de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.

C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient

passer sans soulever une légitime joie.

Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs,

Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de

ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée

par tous.

Elle reprit donc avec assurance:

--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez

trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul

devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé,

et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci,

messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte

m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise

scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.

Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique

qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:

--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause

triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de

renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il

s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit,

légitime.

Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son

plus haut point.

«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment

cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et

légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme

sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»

Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:

--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec

votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les

choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est

ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?

--L'infant Philippe! lança quelqu'un.

--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre

un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le

successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné

du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous

avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera

le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant

Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe

Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi

de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,

sixième du nom.

«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que

Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné

pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»

--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de

toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don

Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils

du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son

père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni

opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé

vacant par son père.

Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta.

Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan

de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre

dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.

Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par

suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui

avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini

par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux

abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de

folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il

était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le

futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on

retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé

de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin

miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au

monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le

savait.

Ces différents points étant réglés:

--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous

appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur,

c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut

parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que

l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain

lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et

savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que

pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire

un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous

connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité.

Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est

à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le

prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de

veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place

San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées

au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants

possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De

leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et,

partant, l'avenir de notre entreprise.

Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur

parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance,

mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La

perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.

Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des

ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une

bravoure incontestable.

--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups.

Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment,

entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il

le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!

--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.

--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.

Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur

loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle

savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à

propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.

D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les

hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur

de ceux qui lui étaient acquis.

--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant

indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver

à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur

courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles.

Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes

fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de

Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile

demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement

au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres

largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.

Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait

bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages

devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.

Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe

imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près

de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.

Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller

l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non

encore éveillée.

Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait

chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec

celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet

autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait

que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage,

et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.

Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas

bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de

ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa

générosité.

Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à

lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:

«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et

je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»

Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.

Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce

mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait

quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de

conspirateurs.

Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se

mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il

avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après

avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement

comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.

Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce

qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il

paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant

était seule.

Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une

ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer

devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres

surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.

Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le

familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il

savait le nom maintenant.

«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»

--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le

duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus

décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis,

c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.

Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta

reprit en désignant Centurion:

--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il

est à moi corps et âme.

--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent

de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous

recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.

--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur

dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites

partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le

moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour

que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout,

c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis,

séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans

l'Andalousie. On le nomme don César.

--Le Torero! s'exclamèrent les cinq.

--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle

que nous voulons lui faire jouer?

--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit

justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver

chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec

enthousiasme.

--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé

dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince.

Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre

très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence

pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire

siennes.

Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui

l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu

parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.

Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:

--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent

sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois

fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien

avec le prince.

--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas,

qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un

fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les

incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu

soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à

considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez

faire pénétrer dans l'esprit des autres.

--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos

recommandations.

--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et

c'est pourquoi je vous ai pris à part.

--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez

toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.

--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que

ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.

Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment

ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.

Fausta devina leur pensée. Elle reprit:

--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il

est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau

qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en

splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir.

S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est

temps encore.

On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche

et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à

l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois

qu'elle se serait abattue sur vous.

Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!

Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux

qui approchaient de près cette femme extraordinaire.

--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc

au nom de tous.

--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez

tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis

vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et

maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons

de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre

colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.

Fausta revint vite au sentiment de la réalité.

--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête

menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!

--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il

sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.

--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes

instructions précises. Allez, maintenant.

Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait

fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux,

ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un

signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui,

jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les

souterrains de la maison des Cyprès.

Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui

n'eût pas manqué de l'intéresser.

Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis

s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à

Centurion d'une voix brève:

--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets.

Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.

Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin

de l'oeil et elle décida:

--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en

débarrasser.

--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...

--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.

Sur un ton douloureux, le bravo dit:

--Vous m'avez promis cependant...

--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on

ne me prend pas pour dupe?

--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de

Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y

consens, épousez-la.

--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla

Centurion, radieux.

--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une

petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé

que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,

vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le

personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne.

--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma

femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue

comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.

Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle

continua:

--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son

rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la

famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de

la plus basse extraction.

Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il

avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était

imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était

issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance

de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux

obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage,

consentait à épouser cette fille sans nom.

Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître

à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié

d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu

roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui,

Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut

tirer d'un caprice royal.

Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses

affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement

qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le

pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction.

Ce coup l'assommait.

Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:

--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute,

impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille

crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille

princière?

Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante,

cruelle: elle savait certainement.

--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.

Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les

épaules:

--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus

fin avec moi?

--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le

masque et résolument cynique.

--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre,

à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la

corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la

source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque

coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera

la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le

concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion

et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin

d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous

faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous

aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le

seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la

condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et

sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?

--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo,

heureux de se tirer d'affaire.

Très froide, elle dit:

--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à

bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître

Centurion.

Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation

dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte:

--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes

mains, dit-il avec assurance.

--Partons, dit alors Fausta très paisiblement.

Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous

l'estrade, et l'alluma.

Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les

conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine,

laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.

Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient

retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée

par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.

Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:

--Quel chemin prenez-vous, madame?

--Celui du duc.

L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna

cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là,

habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le

suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette

porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en

marche.

Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour,

lorsqu'elle demeura clouée sur place.

Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur

un ton railleur:

--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder

une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis?

Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur

sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla:

--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort,

comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien

l'avoir emmuré vivant!

Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu

sommer Dieu de lui venir en aide.

Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se

livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très

claire:

«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours

chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!»

Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait

compris, et alors elle se retourna.

Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était

produit en un temps inappréciable.

En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper,

si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien

d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était

retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide,

son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la

connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.

Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer

un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui

destine.

Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et

s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît.

Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à

droite. Au centre se trouvait l'estrade.

Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait

de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait

un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à

l'estrade.

Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé

et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était

entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par

là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur

lesquelles les conjurés s'étaient assis.

La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière

des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de

l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte,

visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.

Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré

sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée

pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce

miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple

tour.

Pardaillan était bien pris cette fois.

Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont

il allait être menacé?

Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était

capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait

certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces

dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait

qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans

scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle

considérait comme une faiblesse.

Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même

qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de

lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se

retrouver.

Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois,

d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes,

exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur

disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui

échappait à leurs sens ordinaires.

Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.

Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres,

comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle

dit:

--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était

saturé?

Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans

arrogance, mais avec fermeté et assurance:

--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.

--C'est vrai. Vous aviez bien vu!

Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit:

--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le

soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où

vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?

--Cela vous intéresse-t-il vraiment?

--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien.

On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être,

dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en

effet.

Il répondit, en s'inclinant gracieusement:

--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre

outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous

voulez bien me porter.

--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle.

Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie

plus rare encore.

--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir?

Elle fit «oui!» doucement de la tête.

--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au

moyen d'un mécanisme.

--Je sais.

--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort

caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite

automatiquement?

--Je l'ignorais, en effet.

--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait

trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite.

Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un

petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant,

m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que

c'est très simple.

--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains?

--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes

les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir

comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur,

vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait

posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais

sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un

couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui

transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire

plus long?

--C'est inutile. Je comprends maintenant.

--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait

commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes

portes ouvertes.

Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel.

Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient

des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le

premier.

Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:

--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en

doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point

nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur...

réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis

d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens

que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché

par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne

sera pas perdue.

Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de

médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint

à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire

aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les

conséquences de son imprudence:

--Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été bien inspiré en entrant

ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous était si facile de tirer au

large!

--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf, j'ai eu

l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un

entretien avec vous!

--Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit bien grave pour que

vous vous exposiez ainsi après avoir échappé miraculeusement à la mort?

--Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je à

craindre en tête-à-tête avec vous?

--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement

que vous y êtes entré? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous

barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant

vous allez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme,

dans cette salle bien gardée.

Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule encore avec

lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre à profit

l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas à

faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort

qui actionnait la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas qu'en

l'avertissant il se croirait obligé de rester?

Très tranquillement, il répondit:

--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est allé

chercher, tout courant?

--Vous saviez...

--Sans doute! De même que j'ai bien remarqué votre petit manège qui

consistait à m'acculer dans ce coin de la salle.

Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en même temps que

l'admiration, l'inquiétude pénétrait en elle. Elle se disait que,

si fort qu'il fût, Pardaillan ne pouvait s'être exposé à un aussi

formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.

Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupçonneux et

ne découvrit rien. Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le

vit si confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, et elle se

dit:

«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»

--Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout haut--et je vous

préviens qu'une vingtaine d'épées vont vous assaillir--, sachant cela

vous êtes resté. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt

combattants que vous allez avoir sur les bras?

--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est

que je m'en irai d'ici sans blessure sérieuse, parce que mon heure n'est

pas venue... Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.

--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?

Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l'eût défié de

mettre sa menace à exécution.

Très naturellement, il dit:

--Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.

--Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes les tentatives que je

dirigerai contre vous?

--Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peu les

différents moyens que vous avez employés dans l'unique but de m'occire:

le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me

voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse

route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez

absolument à m'expédier dans un monde qu'on prétend meilleur? Oui!...

Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin

de tuer les gens pour s'en débarrasser. On cherche. Les moyens ne

manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour

ceux qu'il gênait.

Il plaisantait.

Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, sous l'influence

de la superstition qui lui suggérait qu'en effet il était invulnérable,

elle he pouvait pas comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi

macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,

il livrerait lui-même le secret de sa force.

--Comment? demanda-t-elle naïvement.

Il eut un imperceptible sourire de pitié.

--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.

Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son

front:

--Ma force est là... Essayez de me frapper là.

Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. Il eût frémi

s'il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensée

infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.

Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sens de

ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit

obstinément tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un

éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:

«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la

folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut

mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»

Et, tout haut, avec un sourire sinistre:

--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus à

vous tuer. J'essaierai autre chose.

Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cette

intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait

combiné quelque chose d'horrible, suggéré par sa plaisanterie. Mais il

n'était pas homme à rester longtemps sous cette impression pénible. Il

se secoua et, de sa voix railleuse:

--Mille grâces! dit-il.

Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, elle

l'admira. Et, d'une voix vibrante:

--Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? Encore ne leur

ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vous m'avez, en raillant,

saluée du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de

Charlemagne ne serait rien comparé à celui que je pourrais créer si je

m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous

tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions

voir l'univers entier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce

prince espagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n'eut

jamais d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête du monde.

Glacial, il répondit:

--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces

rêves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous

entendre.

Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista pas et se contenta

d'approuver de la tête.

Pardaillan reprît d'une voix mordante:

--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques

mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous

et lui. Je n'ai pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me

paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, dans un but

d'ambition personnelle, ce pays à feu et à sang, comme vous l'avez fait

en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.

Si les moyens que vous employez étaient avouables, je dirais même que je

n'en suis pas fâchée, car, en soulevant l'Espagne contre son roi,

vous donnerez assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans

l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. Par cela même,

mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rusé mais brave homme,

tel que le Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie les

calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points,

madame, si je n'approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous

ne me trouverez pas devant vous.

--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez

pas des exigences inacceptables en échange de cette neutralité, je suis

assurée du sucès.

Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:

--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez

pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos

et de paix. Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde comme

vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle

entreprise que vous tentez ici est appelée à un échec certain. Elle aura

le même sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.

--Pourquoi?

--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondées sur la

violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement:

parce que vos rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme loyal et

simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui

faire. Parce que don César est un homme que j'estime et que j'aime, moi,

et que je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de vous

attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais à vous

dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.

En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant

d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au même moment, les

assassins se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.

Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un mot. Sans se

presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement et alla se placer à

l'autre extrémité de la salle, désireuse d'assister à la lutte.

Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre le bras, abattre

sa main sur l'épaule de Fausta, et le combat eût été terminé avant que

d'être engagé. Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace en

voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de

tuer sans pitié.

Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de tels moyens. Il la

regarda s'éloigner sans faire un geste.

Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long, mais il

savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant

de temps qu'il serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de

sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions avec Barba Roja.

En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois

ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels

avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.

Les deux troupes réunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes,

armés de solides et longues rapières et de bonnes et courtes dagues.

Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec des cris de mort.

Mais, si la précaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond

de la salle était bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait

dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable d'obstacles et de

passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette

précaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les

hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mêmes

obstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan.

Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleur qu'il

avait dans ces moments.

Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il eût à sa

disposition. Seulement, il s'était placé derrière la banquette, sur

laquelle il était assis l'instant d'avant. Cette banquette était la

dernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette

banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux aguets et

pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent à sa portée.

Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide

intrépidité, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:

«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»

Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix

railleuse:

--Bonsoir, messieurs!

--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment les trois.

--C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je

vois que vous gagnez honnêtement l'argent que vous donne Mme Fausta.

Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.

--J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.

--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le

voyez, je suis sans arme.

--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de Pardaillan est désarmé!

--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se défendre, dit

tout bas Montsery.

--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener à bien la besogne,

ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l'oeil les hommes de

Centurion.

--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut à Pardaillan, nous

nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!

Pardaillan s'inclina gracieusement, et:

--En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...

A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient

plus que deux rangées de banquettes à franchir pour être sur lui.

Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à

pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.

C'était une banquette longue de plus d'une toise, en chêne massif et

dont le poids devait être énorme.

Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers

assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l'espace de sa

banquette tendue à bout de bras, en un geste large, foudroyant de force

et de rapidité.

Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant, les

autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan se mit à rire doucement et

souffla un moment.

Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui

durent avancer malgré eux. Pardaillan, froidement, méthodiquement,

recommença le geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se

retirer.

Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui

assistaient, béants d'admiration, à cette lutte épique d'un homme

contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même

s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible

entre eux et la terrible banquette.

Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se

tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que

lui seul peut-être était capable de manier avec cette aisance: il la

balança un instant et la jeta à toute volée sur le groupe pétrifié.

Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en

désordre et ne s'arrêtèrent que dans l'espace libre devant l'estrade.

Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques

contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas ménagé, ils

n'étaient plus que six hommes valides.

Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvement endommagés

pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins éclopés,

geignant et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la lutte.

Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu,

et, en riant, du bout des lèvres:

--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis

seul et sans arme!

Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied sur la banquette

qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré les objurgations de

Centurion, restèrent cois.

Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant que

plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, il se baissa tranquillement,

ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la,

faisant siffler, de son air railleur, il leur lança:

--Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait grâce!

Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:

--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.

Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner, il se

dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin

où il avait plu à Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là

aucune issue.

Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapière

qu'il venait de ramasser.

La muraille s'ouvrit d'elle-même.

Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus

de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les trois ordinaires

eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de

Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lança:

--Trop tard!

Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à la

muraille qui s'était refermée d'elle-même.

Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à coups redoublés.

Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblement une de ces banquettes

que le chevalier avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent de

bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.

Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, et, piteux, ils

se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout était très inquiet. Il

s'attendait à des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery

n'étaient pas très rassurés non plus.

A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait,

elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se

contenta de dire:

--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que nécessite leur

état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titre de gratification.

Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.

Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les éclopés

furent enlevés.

Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette où elle s'était

assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de

son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?

Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. Toujours est-il

que, de temps en temps, elle prononçait un mot, toujours le même:

--La folie!...

Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, elle se leva,

rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.

Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le

vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie de Centurion à qui elle

donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo

quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. Fausta attendit dans

son cabinet. Une demi-heure après, sa litière l'attendait devant le

perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardés ordinaires:

Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposante

escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.

La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant les appartements

réservés à Mgr le grand inquisiteur.

Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprès d'Espinosa,

avec qui elle eut une longue et secrète conversation. Sans doute ces

deux puissants personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans doute

Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un

sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueur de contentement

rendait ses yeux noirs plus brillants [1].

[Note 1: L'épisode qui termine ce récit a pour titre _Les Amours du

Chico_.]

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 54 / 55 题