EL CHICO ET JUANA

Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau,

auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle»,

bien triste et agitée.

La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé,

si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute

son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que

remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre

ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et,

si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand

renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon.

Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute

jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût

convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à

jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de

la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De

là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le

Chico.

Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à

la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le

monde.

Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose

monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être,

enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître

ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait

si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme,

il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune

fille se montrait même très fière.

Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille.

Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.

Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu,

elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait

quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa

poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour

elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié.

D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester

toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui.

Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que

deviendrait-il sans elle?

Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et

l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible,

par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans

doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus

pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement.

Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu

devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était

trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient

vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de

Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus

ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait,

parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne

savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.

Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire

qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette

pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui,

bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible,

voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour

réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame

s'était moquée de lui!

Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une

dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à

la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte

depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu

précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom

de Barbara.

Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord,

à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût

avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement

contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et

louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour

était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.

Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par

le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que

Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui

allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le

fallacieux prétexte qu'il était trop petit.

La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a

pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était

demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa

vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de

bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un

homme libre.

Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les

plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait

libéralement le gîte et la pâtée.

La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être

l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa

susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose

qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout

de suite le souffre-douleur de tous.

Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin

de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et

ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la

merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui

ménageaient ni les humiliations ni les coups.

Jamais il n'avait été aussi malheureux.

Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans

nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut.

Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas

gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste

jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne

permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et

tendait la main.

Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert

de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était

fier et content.

Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en

plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.

Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne

Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'était assez naturel--au

seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.

Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il

était si petit--et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de

la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et

alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait,

surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était,

d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux

et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.

Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main,

saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.

Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine,

il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que

Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était

arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait

accourir Manuel et les serviteurs.

Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les

mains jointes, il avait murmuré:

--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.

Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des

pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très

contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:

--Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me

retenir de crier comme une sotte.

Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait

pris de très haut avec lui:

--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu

reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans

regrets? Ingrat!

--Je voulais te voir, Juana.

--Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours

d'oubli?

Très triste, il répondit:

--Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je

suis venu ainsi tous les jours.

--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu

jamais montré?

--Je pensais qu'on m'aurait chassé.

Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant

les épaules:

--Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je

n'aurais pas fait cela, moi.

--Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?

L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de

suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle

se gardait bien d'avouer--peut-être l'avait-elle découvert plus d'une

fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son

embarras, elle reprit, grondeuse:

--Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment

n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être

propre, au moins?

Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.

Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en

le regardant finement:

--N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées

parfois sur ma fenêtre?

Il rougit et fit signe que oui de la tête.

--Pourquoi as-tu fait cela?

--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal;

mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais

et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.

--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre?

Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me

serais jamais pardonné ta mort?

Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle

l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon

rire clair:

--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit,

tiens!

--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon

coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes

fleurs toi-même, je serai plus tranquille.

--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.

Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:

--A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense?

dit-elle.

--Mais ton père?

Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui

l'embarrassait et trancha:

--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?

Il joignit les mains avec un air extasié.

--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas

avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et,

pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire

de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.

Il secoua la tête et ne bougea pas.

Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit

avec des larmes dans la voix:

--Tu ne veux pas?

Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:

--Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te

révoltes?

Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:

--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le

feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.

Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il

baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses

petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande

tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se

passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine

de ne pas insister.

--Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant

au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais

besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que

je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me

promets-tu de ne pas oublier?

Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors,

ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il

lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres

sur la pointe de son petit soulier de satin.

Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa

beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe

de malice nuancée de pitié.

Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son

être:

--Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.

Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement

triomphante:

--Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!

--Non! dit-il encore doucement.

Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:

--Qu'y a-t-il encore?

--Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai

demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.

Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par

quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne

saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était

superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux,

comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui

faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il

était.

Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.

D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le

voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les

physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur

admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.

Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il

n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait

soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui

seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.

Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le

pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait

accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.

A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico

s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux

que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils

consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la

coquetterie était son péché mignon.

Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel,

et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi

heureuse que lui.

Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes

ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.

Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop

fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le

Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas

besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement

dans sa petite main à elle.

Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par

la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à

le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle.

L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle

était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée

de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses

sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son

caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune

affection en dehors d'elle.

Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort

exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert

à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même

momentanée.

Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne

l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta,

lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble

dans son âme jusque-là peut-être résignée.

Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier

comme tous les autres hommes?

Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne

soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur,

si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision

universelle?

Et Juana? L'aimait-elle?

Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le

connaissait que trop.

La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.

--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais

que se passe-t-il donc?

--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai

me coucher que lorsque j'aurai fini.

--Ne suis-je plus bonne à vous aider?

--J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.

Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates

traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.

Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne

obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les

marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser

de son escabeau et il attendit debout.

La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se

laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la

table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un

mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.

Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et

luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid

des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les

posa sur lui en les tapotant doucement.

Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop

préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et

délicats dont il l'entourait.

Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon

chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses

pieds, comme pour lui dire:

«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi

silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:

--Tu souffres, petite maîtresse?

Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait

émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa

tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement,

silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.

--Pauvre Juana! dit-il encore.

Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord.

Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et

ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb

fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation,

il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un

sourire stoïque aux lèvres, il dit:

--Tu l'aimes donc bien?

--Qui?

Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle

comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute

désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car

elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes,

elle dit avec une naïveté touchante:

--Je ne sais pas!

Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal

n'était peut-être pas irréparable.

Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément,

douloureux dans sa cruauté involontaire.

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant

d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont

dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement,

ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des

assassins maudits... oui, maudits.

Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons

furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi.

Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon

pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement,

il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une

seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur

physique:

«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais

j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire

aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me

resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»

Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en

pleurant doucement:

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne

le vois plus.

Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un

enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant,

sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les

arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:

--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.

Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:

--Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et

dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le

ramènerai.

La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui

l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.

--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi

qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don

César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!

--Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.

Honteuse, elle le lâcha.

--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je

suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.

--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de

moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle...

pardonne-moi.

Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien

fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa

tendrement.

--Que comptes-tu faire? dit-elle.

--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est

moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.

Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:

--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je

t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.

Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le

faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui

faisait mal.

--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu

d'aller te reposer?

--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.

--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu

seras fatiguée et il te trouvera laide.

Et il souriait en disant cela, le malheureux.

Et elle eut la cruauté de dire:

--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve

laide.

--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?

Elle tressaillit et pâlit affreusement.

Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la

petite Juana.

Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et

si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle

l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait

courir.

Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait,

trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment

il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme

elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.

Alors, que pouvait-elle espérer?

Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle

n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de

banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il

n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir

quelconque, quelle folie!

--Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le

reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan

retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit

à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul

ne le mérite plus que toi.

Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la

joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur

lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant

doucement:

--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un

peu en t'attendant.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 47 / 55 题