Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages
dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre
attention.
Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons
parler--promu au rang de protagoniste.
Celui-ci est une réduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous
avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau
dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure,
du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé
tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de
bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui,
venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu
sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines
besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne
manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.
Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de
joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel
de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit
au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître
admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des
bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité
considérable, il se dirigeait sans hésitation.
Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec
dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite
taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans
doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se
débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après
quoi il se laissa glisser à terre.
Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea
l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que
le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur.
Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour
franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il
fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au
tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat,
il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa
tomber doucement hors de la propriété.
Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et
drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans
ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il
à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des
instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus
simplement, S'était-il endormi.
Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la
nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.
C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de
Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de
campagne.
El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:
--Tiens! il est temps... Allons!
Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété,
ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait
attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il
pouvait.
Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux
masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des
soubresauts fantastiques.
El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires
rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il
s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et
congrûment ficelés des pieds à la tête.
Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se
mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de
la cape oui l'étouffait.
--El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime
fut enfin dégagé.
Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente,
l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût
laissé prendre.
Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le
temps de remercier son sauveur--ou prétendu tel--il s'écria:
--Vite! aide-moi!
Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon
d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.
--Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.
C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et,
d'une voix enrouée, s'écria:
--Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.
--Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à
perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!
C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené
et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute
nécessité, lui laisser le temps de se remettre:
--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à
moitié étranglé, bredouilla-t-il.
Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans
cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui
s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps
pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose
qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes
lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en
s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le
nain:
--Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas
guetter du côté de la porte?
Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:
--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu
savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car,
sans moi...
Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à
terre.
El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes,
qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son
attitude.
D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:
--Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit
bâillon.
-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
--Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.
Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était
arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du
ravisseur de la Giralda.
--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne
sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en
tire.
--Hélas! soupira le Torero.
Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes
monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur.
Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui
les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit
El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de
l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le
Torero et se hissa sur le mur:
--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille,
grommela-t-il.
Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit
avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du
mur.
Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés
du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures
intentions.
Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des
précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un
temps précieux.
Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient
droit devant eux.
Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain,
qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se
rendre compte peut-être.
En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la
porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero
porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée
les splendeurs du vestibule.
--Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule,
c'est ici la demeure d'un prince.
Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière
était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent
tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait
remis au nain la somme de cinq mille livres.
Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était
un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une
lumière discrète.
--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du
roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en
laquais.
En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait
voulu leur faciliter la besogne--ce qui eût été une pure folie--il
fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement
habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait
être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de
gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage
n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes.
Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à
l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus
comme grêle sur les indiscrets visiteurs.
Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu
encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous
deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient
pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.
En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda--qui lui
paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan,
qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par
amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver
le chevalier s'il n'était pas trop tard.
Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses
amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur
peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement
résolus...
Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.
Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta,
était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes
suspendues au plafond de distance en distance.
Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si
cette opulente demeure était habitée.
Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte
qu'il rencontra.
--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain.
La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait
profondément.
Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne
répondait pas à son appel.
--Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!
En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune
fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu,
s'abandonna mollement sur les coussins.
--Morte! sanglota l'amoureux livide.
--Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est
qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.
--C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à
la joie la plus vive. Elle vit!
A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque
aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir
le Torero à ses pieds et elle lui sourit.
--Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.
Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se
parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une
fraîcheur exquise.
Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de
tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux
mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie
cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de
grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son
teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de
sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose
chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.
Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le
langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas
amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
il s'écria donc, sans façon:
--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa
aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des
yeux de l'amante.
--Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.
Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux
étonnés.
--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
--Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a
délivrée?
--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je
n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.
Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être
stupéfaits.
--Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai
trouvée ici, endormie?
--Je vous attendais.
--Vous saviez donc que je devais venir?
--Sans doute!
La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement
sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à
la situation.
Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme
inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de
ce qui se passait autour de lui.
Cependant, le Torero s'exclamait:
--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je
viendrais ici?
--La princesse.
--Quelle princesse?
--Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom.
Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de
vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger;
qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!
--Voilà qui est étrange! murmura don César.
--Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux
serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.
--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais,
emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut
en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!
--Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne
dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas
trouvé toutes les portes ouvertes?
--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
--Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement
le Torero.
--Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du
moins me l'a-t-elle assuré.
--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.
--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans
crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a
assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le
mensonge.
--Allons! décida brusquement El Torero.
Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et
se disposa à éclairer la petite troupe.
La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement,
sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la
maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où
ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à
clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.
Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.
Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils
avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait
obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait
l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore
une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques
meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne
laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.
Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui
qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de
l'éternel sommeil.
Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il
aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes,
qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses
présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don
César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme
restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt
puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan
était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César
décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez
soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse
princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de
campagne.
Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte
que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas
fermée à clef.
--C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous
n'avions qu'à entrer tranquillement.
Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui
marchait en éclaireur.
Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant
dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:
--Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il
avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.
Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.
--Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.
--Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.
L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une
parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du
chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de
la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda
avec une tendre inquiétude:
--Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan
vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir
sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
El Torero répondit doucement:
--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est
devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui
porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il
saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas
un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres
privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque
fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes
dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur
secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!
Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres
manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis
quelques jours à peine.
Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un
air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si
chagrin?
--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement
qu'El Chico est venu nous raconter?
--C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il
voulait en venir.
--Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?
--Par Centurion.
--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre
compte.
--Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.
Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la
tenait par le bras.
Simplement, don César était jaloux.
Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix
qui tremblait:
--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que
vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne
cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très
facile.
Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant,
il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez
puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta
de répondre en souriant:
--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de
celui que vous savez.
--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
--Pour la princesse, dit Giralda en riant.
--La princesse!... Je ne comprends plus.
--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi,
César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?
--Eh bien? Vous avez été encore déçue?
--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
--Vous connaissez votre famille?
--Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.
--Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans
ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme
vous le pensiez?
--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon
père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très
pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille
du peuple.
Don César la serra plus fortement dans ses bras.
--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai
davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous
êtes tout pour moi.
La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut
un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
reprit:
--Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent
leurrée.
--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce
que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée,
autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez
que l'avantage n'est pas bien grand.
La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait
de son baptême avec une telle désinvolture.
--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup,
au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue
sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée
sur l'ordre de cette princesse inconnue?
--Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses
hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on
allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de
ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais
jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me
retirer à l'instant si je le désirais.
--Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous
a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire
avec elle?
--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment?
Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières
années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité
avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques,
celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?
--C'est vrai, murmura don César, dépité.
--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a
plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis
longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même
arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que
Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa
dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui
a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il
a été contraint de faire.
--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas
s'intéresse-t-elle ainsi à vous?
--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée--c'est elle qui
parle--de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en
aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu
tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de
recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a
profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
--En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable
d'un grand service.
--Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin,
pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la
princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois
vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre
vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je
me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait
assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait
avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce
quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant
radieux.
Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui
la firent rougir de plaisir.
Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la
Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne
laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:
--Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me
menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?
--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est
aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre
famille.
--Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?
--Oui, César, dit la Giralda, gravement.
--Elle vous a dit ce nom?
--Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.
--Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance?
demanda El Torero, frémissant d'espoir.
--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
--Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir
cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce
qu'étaient les miens!
Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter
attention à lui, Cervantes se disait:
«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et
possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui
il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue
de parler?»
Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût
survenu rien de fâcheux.
Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était
silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne
tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale,
connue seulement des intimes de la maison.
Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte
s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier
Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et
curieux.
En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire
pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses
sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement
sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion
intense qui s'était emparée de lui.
Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce
sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût
démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe
d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres
considérés comme d'une essence supérieure.
Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très
cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent
malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse,
fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait
garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif
eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi
maternelle.
De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique
grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont
les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée.
Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet
vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit
maître, au petit tyran.
Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande
pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité
d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait
cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était
Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités
d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui
paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.
Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.
En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration
étaient parfaitement justifiées.
Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa
pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués
étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance
naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des
yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu
sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et
ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la
noblesse.
Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa
condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil
paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car
ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les
caprices de cette enfant gâtée.
Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant
avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au
corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré,
chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie
Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds
et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait
être un bien grand seigneur--comme ce Français--ou un bon vieil
ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendît à servir
elle-même.
Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien
qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un
sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec
cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.
Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette
rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela
suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.
Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio,
Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle
se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.
On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de
ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus
personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa
tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en
marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui
venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal.
Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite
Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de
larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait
formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.
Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des
réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection
bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les
nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de
dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité
qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure,
voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de
chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du
maître.
--M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.
La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put
balbutier d'une voix étranglée:
--Non, seigneur César.
--J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air
consterné.
La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle
demanda:
--Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui
est rien arrivé de fâcheux.
--Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que
demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.
Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à
laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance
soudaine.
Personne, hormis la servante, qui clama:
--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha
vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.
Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
--Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit
ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
Le Torero approuva d'un signe de tête.
Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la
servante.
Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de
regagner la chambre qui lui était destinée.
Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié
et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de
pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de
son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air
fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard
montrait clairement qu'il était content de cette amitié.