CENTURION DOMPTÉ

Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant

rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés.

Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son

oreille tendue.

Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en

ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint

s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec

Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans

sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire

se posait avec ténacité:

«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?»

Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui

comptât pour elle:

«Est-il mort ou simplement endormi?»

Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste,

accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une

lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à

obscurcir.

«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une

épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre

ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle

qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté.

«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais

savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup

de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée

que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se

retournent contre moi.»

Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.

Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un

timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité.

Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de

Barba Roja, c'était don Centurion.

--Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait

pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes,

vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens,

intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous

prendre définitivement à mon service.

--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et

mon dévouement...

--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La

princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle

et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre

dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que

vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un

maître tel que moi.

--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je

considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante

princesse que vous êtes.

--Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de

tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit,

intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité

intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme

des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion,

de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que

soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous

élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous

laisser dans l'ombre.

--Malheureusement, madame.

--Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.

Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair

regard. Puis, elle laissa tomber:

--Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez

rêvé.

--Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous

dites, je serai votre esclave!

--Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse

en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai

au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as

déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu

l'as dit, tu seras mon esclave.

--Parlez... ordonnez...

Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds,

chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient

posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large

tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient

le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien

marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il

entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait

parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et

posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier.

Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage

religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait

se croire papesse.

Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil

dans sa bassesse outrée.

Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de

Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira

pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main

blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un

inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant

son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement

dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus

qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:

--J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et

je te serai bon maître.

Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé,

mais resta agenouillé.

Et, sur un ton de souveraine autorité:

--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre

maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à

regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal!

Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le

sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant

qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être

quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui

le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable.

Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta

reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace:

--Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en

sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un

doigt.

Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:

--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque

j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous

disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer

de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt

vous répond de moi.

--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends.

Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de

Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser

les braves qui vous ont aidé.

Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître

vivement en songeant à part lui:

«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci,

c'est du gaspillage...»

Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta.

Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en

elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit

s'il ne voulait pas se faire casser à gages.

En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée,

lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement:

--Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous

fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui

alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir

scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait

votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun,

et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai

impitoyablement.

Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se

courbant:

--Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a

donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous

le jure, je n'aurai plus de telles idées.

--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:

--Faites entrer cet enfant, ce nain.

Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico.

Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses

entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la

majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce

que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence.

Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait

pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et,

respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne

perdant pas une ligne de sa petite taille.

Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du

regard, adoucissant sa voix:

--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis?

El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire,

que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la

signification de ce mot.

Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.

Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières,

suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt

à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec

indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce

fut en souriant encore qu'elle dit négligemment:

--Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous

deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti

à l'attirer ici?

--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un

sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute,

on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.

--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient

aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée,

eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.

Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se

contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent

paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les

phases.

Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde:

--Non.

--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous

a promis en mon nom.

El Chico répondit, cette fois sans hésitation:

--Tant pis!

Fausta sourit.

--Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le

Français?

A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte,

et, vivement, il dit:

--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César.

Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.

--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de

lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant

ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si

on les frappait eux-mêmes?

Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais

elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement.

Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il

n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même

coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais,

approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il

secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta

ne parvint pas à saisir.

Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour

l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à

Centurion qui s'éclipsa aussitôt.

--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est

une somme considérable pour vous.

Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne

répondit rien.

A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur

lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre

de vue.

--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille

livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous.

A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico

ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il

demeura cloué sur place.

--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.

--Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.

Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant

soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux

mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui

arracher, en répétant machinalement:

--Cinq mille livres!

--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du

nain. Vous pouvez vérifier.

Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,

visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas

de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés,

sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait

quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et

il bégayait, sur un ton plaintif:

--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...

Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en

laissa rien paraître.

--Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez

pouvoir... épouser celle que vous aimez.

A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux

effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la

tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:

--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et

par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous

établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais

vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre

petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous

aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...

El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse

qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.

Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut

irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista

pas.

--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin

d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa

famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez

maintenant.

El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant,

comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de

s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil,

il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui

pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se

redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit

en courant.

Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque

El Chico fut sorti, elle songea:

«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi.

Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru

démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il

faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»

Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla

soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion,

qui attendait immobile:

--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt

dans l'oratoire.

Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés,

elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le

corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue

s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.

La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement,

étendue sur un large lit de repos.

--Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le

judas et poursuivit son chemin.

Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra

en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et

meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au

bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:

--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à

présumer qu'ils vont visiter la maison.

Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa

méditation sans plus s'occuper de Centurion.

--Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous

retirer.

--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.

Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après

avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée

dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait

masquée.

--Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.

--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.

Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit

escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la

marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le

bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le

secret de cette fermeture.

Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans

une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de

passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler

pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain

était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit

des pas.

Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une

galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et

demanda:

--Faut-il tourner à droite ou à gauche?

--Restez où vous êtes, répondit Fausta.

A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation,

elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette

prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement

peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies

pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite

excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort

caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.

--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.

Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.

Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte

assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse,

trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes

banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à

droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large

était ainsi aménagé devant l'estrade.

Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à

quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?

On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans

la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En

reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient

familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu

livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait

avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer

son trouble et disait tranquillement:

--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.

Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes

allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa

main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.

Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la

suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle

avait laissée ouverte, et:

--Regardez, dit-elle impérieusement.

Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser

sur sa tête.

Que voyait-il donc de si extraordinaire?

Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés

dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir

jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement

l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.

Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble

qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte,

suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait

ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant

un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de

pénétrer.

--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout

voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend

tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister,

invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette

salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?

Centurion s'écroula à genoux et râla:

--Grâce! Madame!

Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard

empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du

pied:

--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service

pour vous livrer à l'Inquisition!

D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il

pensait maintenant s'évanouir de joie.

--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.

--La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules.

Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.

Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:

--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le

savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me

livrer.

Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:

--J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices

effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait,

madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir

que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire

au sort affreux qui eût été le mien.

--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé

devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des

choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière

fois!

--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure.

Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.

--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?

--Dans deux heures, madame.

--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et

s'assit dans un fauteuil.

Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.

--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond

des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque

part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré

les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir

sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu

le connais, toi.

--C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.

L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.

--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.

--Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero,

répondit Centurion sans hésiter.

Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute

aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans

soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle

s'exclama, pâle de rage:

--Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable!

C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que

tu me préviens?...

Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans

un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette

femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le

malheureux Centurion terrifié.

--Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas

interrogé.

Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses

traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle

réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion

qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.

Enfin, elle releva la tête et, très calme:

--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,

racontez-moi tout.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 43 / 55 题