LA MAISON DES CYPRÈS

Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre à une

question aussi scabreuse lorsqu'il fut tiré d'embarras par l'arrivée

d'un personnage qui vint sans façon interrompre leur conversation.

C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze ans à peine, noir

comme une taupe, sec comme un sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais

singulièrement mobile. Il se campa devant don César et attendit dans une

attitude pleine de fierté.

--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.

--C'est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avec un laconisme

plutôt ambigu.

--Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda vivement le Torero.

--Enlevée!...

--Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une même voix.

Au même instant, ils furent debout tous les trois. Don César, atterré

par cette nouvelle inattendue, jetée aussi brutalement, restait muet de

stupeur.

--Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec méthode, s'exclama

Pardaillan.

Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours campé dans sa pose

pleine de dignité:

--Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?

--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.

--Où?

--Passé la Puerta de las Atarazanas.

--Comment sais-tu cela, toi?

--Je l'ai vu, tiens!

--Raconte ce que tu as vu.

--Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les murs et je me hâtais pour

arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant

moi, une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était la Giralda.

--Tu en es sûr?

El Chico eut un sourire entendu:

--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même je ne l'aurais

pas reconnue, quelle autre que la Giralda eût appelé El Torero à son

secours? Tiens!...

--Elle m'a appelé?

--Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a crié: «César! César!

à moi!» puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l'ont

emportée.

--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?

El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui

faisait bouillir l'amoureux désespéré:

--Don Centurion, dit-il.

--Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian mourra de ma main!

--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de

vue le petit homme.

--Le familier que vous avez jeté dehors l'autre jour, dit Cervantes. On

sait trop pour le compte de qui opère ce sacripant!

--Pour qui?

--Pour don Almaran, dit Barba Roja.

--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?

--Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?

--Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.

Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa là-dessous!...

Enfin je suis là et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me

sens de l'affection.»

Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire du petit

homme:

--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la

Giralda?

--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!

--Et tu sais où ils l'ont conduite?

--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ça! fit El Chico en

levant les épaules.

--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César se dirigeant vers la

porte.

--Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant lui. Nous avons le

temps, que diable!

Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, n'osait pas lui

résister:

--Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas à le

regretter.

--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel état

je suis!

--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme

vient de raconter est vrai, je réponds de tout... mais diantre! Il ne

s'agit pas d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.

--Quoi, vous consentirez?...

Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:

--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, qui se contenta

d'approuver d'un signe de tête.

--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant à El Chico, tu as

vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais où ils l'ont

conduite et tu es accouru le dire à don César.

--Oui, seigneur!

--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César était ici?

El Chico eut une hésitation imperceptible qui n'échappa pourtant pas à

l'oeil perspicace du chevalier.

--Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: «Il doit être à

l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis venu...

Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans l'esprit du chevalier,

il ajouta:

--Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle vienne avec lui.

Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous

vos amis... tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a pris la

Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs...

Moi, je peux vous conduire à la maison et puis après, serviteur, je ne

compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis

trop petit, tiens!

El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.

--Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait évidemment

pas la naïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout

au contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins que...

Et s'adressant à El Chico:

--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?

--Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a don Centurion...

Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas

ressortis... J'ai idée qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachés

dans la maison...

--Allons! décida soudain Pardaillan.

Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.

Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche du Torero,

tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillan était bien

persuadé que le guet-apens--en admettant qu'il y eût guet-apens était

dirigé contre don César. Pas un instant la pensée ne l'effleura qu'il

pouvait être visé lui-même.

Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions,

leur unique préoccupation à tous deux était de veiller sur le fils de

don Carlos, seul menacé.

Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.

La Giralda était en danger, il courait à son secours.

Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, et maintenant

d'épais nuages masquaient complètement la lune. La porte du patio

franchie, ils se trouvèrent dans la nuit noire.

--Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.

--A la maison des Cyprès.

--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.

Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de la petite

troupe et marcha d'un bon pas.

Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le

bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda à

voix basse:

--Êtes-vous sûr de cet enfant?

--Eh oui, morbleu!

--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-être

même plus. Malgré sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme

très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune

difformité. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez

pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce

point et n'entend pas la plaisanterie.

--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le préférais enfant...

--Pourquoi?

--Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce

que ce nain? D'où le connaissez-vous? Êtes-vous sûr de lui?

--Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais

rien... On l'appelle El Chico à cause de sa taille... D'où je le

connais? Il traîne par les rues de la ville et vit, comme il peut, des

aumônes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre une bande

de mauvais drôles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours témoigné

une certaine affection. Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en

jurerais pas cependant.

--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.

Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan

se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voir que nulle

agression ne s'était encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin

devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:

--C'est là!

--Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être trompé!... Je

deviens trop méfiant, sur ma foi!

Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico la désigna

aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:

--C'est bien commode, tiens!

De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un

tel marchepied, ne serait qu'un jeu.

El Chico continua:

--Évitez les allées... à cause du sable qui fait du bruit, marchez sur

le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez réussir sans qu'il y ait

bataille; sûr qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, et

s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.

Et le petit homme fit entendre un léger ululement parfaitement imité.

--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-être par

un reste de méfiance.

El Chico eut un geste d'effroi.

--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, que voulez-vous que

je devienne, si vous vous battez?

Don César, qui avait hâte de passer de l'autre côté du mur, tendit sa

bourse en disant:

---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu

envers toi. Quoi qu'il arrive, désormais j'aurai soin de toi.

El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit la bourse en disant:

--J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!

--Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit Pardaillan, qui avait cru

démêler comme une bizarre intonation dans la réponse du petit homme.

Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:

--J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content d'avoir rendu

service à don César, tiens!

Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la

borne, eurent tôt fait d'escalader le mur et se laissèrent doucement

tomber dans les jardins de la maison des Cyprès. Don César voulut

s'élancer aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:

--Doucement, ne nous exposons pas à un échec par trop de précipitation.

C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je

passe le premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; et vous,

monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de

vue, et maintenant plus un mot.

Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan s'avança prudemment,

évitant les allées sablées comme l'avait judicieusement recommandé El

Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui faisait

face.

Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petit filet de

lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblait bien endormi.

Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté, aussi

sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint

au troisième côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans

l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet

de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. Il s'agissait maintenant

d'atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui se passait à

l'intérieur.

Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans mot dire,

reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions.

D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un épais

gazon qui étouffait le bruit de leurs pas et ils côtoyaient les massifs,

derrière lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas

d'alerte.

Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas de la

fenêtre. Don César et Cervantes suivirent à la file et ne remarquèrent

rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse qui

s'étendait presque jusque sous la fenêtre.

Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils n'avaient rien remarqué

d'anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrent silencieusement et

se redressèrent tout à coup pour exécuter, avec un ensemble parfait, la

manoeuvre que voici:

Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, et étouffèrent

dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une cape fut lestement jetée sur

sa tête, vivement entortillée et serrée à l'étouffer. Des poignes

vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent comme une

plume avant qu'il eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le

portèrent dans le massif.

La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, sans heurt,

sans bruit, sans à-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni

Pardaillan, plus, éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.

Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement Cervantes de son

manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforçant d'imiter

l'allure du prisonnier, s'en fut délibérément rejoindre le chevalier et

don César. Une voix brève prononça:

--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.

Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte hors de la maison en

moins de temps certes qu'il n'en avaitis à y pénétrer.

Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient parvenus sous la

fenêtre éclairée.

Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. Mais c'était un

rez-de-chaussée assez élevé pour qu'un homme, même de grande taille, ne

pût atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.

Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustes plantés

dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passé sa journée

à se débattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver

bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément là, sous cette

fenêtre, la seule éclairée de la mystérieuse demeure.

«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter la besogne»,

grommela-t-il.»

D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il pensa:

«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumière filtre

par quantité de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenêtre de

rez-de-chaussée si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs,

paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui vaille!...»

Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, El Torero,

impatient comme tous les amoureux, agissait. Il traînait une des deux

caisses sous la fenêtre, grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste

qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces nombreuses fentes

qui paraissaient suspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute

prudence, s'exclama presque à haute voix:

--Elle est là!...

En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui.

A ce moment, l'homme qui s'était enveloppé dans le manteau de Cervantes

s'approchait avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans

l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de

suspect, il s'élança d'un bond à côté de don César et regarda, lui

aussi, oubliant toutes ses appréhensions du coup.

Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, la Giralda,

étendue, paraissait profondément endormie.

Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sans parler.

S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirèrent de

toutes leurs forces réunies.

Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui

était le plus important.

Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux qu'ils purent sur

le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient

d'ouvrir les volets.

A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui

s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression

passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme saisit

dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants,

comme un corps privé de vie. Chargé de son précieux fardeau, qui ne

paraissait pas peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se redressa

et se dirigea vers la porte par où il était entré.

--Vite! rugit don César en donnant de l'épaule contre la fenêtre, il

l'emporte!

Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes ses forces,

contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, et, l'épée à la main, il

sauta à l'intérieur de la pièce. Au même instant, il entendit un cri

terrible.

Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don César se

ramassa pour bondir. Dans le même moment, il fut saisi par les jambes et

tiré en arrière. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené

violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, porté

lui aussi hors de la maison.

Pardaillan, lui, avait sauté.

Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembler et

s'écrouler sous lui, et il tomba dans le noir.

Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, et son épée,

heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme une masse, fort

rudement. Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il ne se fit

aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité la plus complète.

«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»

Et, avec cet air railleur qui lui était familier:

«Ceci me paraît une répétition des appartements si habilement machinés

du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la même journée, et

si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, la vie ne

sera plus tenable!... Le tour est bien joué, par ma foi! Il n'en reste

pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien

fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»

S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi qu'il avait coutume

de faire chaque fois qu'il était victime de quelque terrible mésaventure

qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas

su prévoir et éviter, il se leva, se secoua et se tâta.

«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque toujours d'un peu

de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon épée a dû

rebondir dans la chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste.

C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se tirer d'affaire

avec.»

Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s'assurer que la dague

y était bien.

Il constata que, si le fourreau était bien accroché au ceinturon, la

lame, en revanche, avait disparu.

Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Ce fut vite

fait.

«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, pas même un peu

de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce

plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand

et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le

cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?»

En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et

il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il se baissa et

chercha à tâtons.

«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme

dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il été mis ici pour

moi?... Non, évidemment, sans quoi on m'eût donné de la lumière afin que

je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous verrons plus tard,

puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...

Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuter avec

lui-même; puis, il renifla fortement...

«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant pas un boudoir

pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme

autre que Fausta consentirait à descendre de plein gré dans pareil

tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges sensations. Ma

respiration s'oppresse... ma tête s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate!

la damnée Fausta a passé par là!...»

«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de façons différentes, je

serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»

Comme pour répondre à cette question, un judas s'ouvrit à ce moment dans

le haut de la voûte. Un imperceptible rai de lumière descendit par les

fentes du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan reconnut

aussitôt, prononça ces paroles:

--Pardaillan, tu vas mourir.

--Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce Fausta m'adresse

la parole, il ne saurait être question que de mort. Voyons ce qu'elle me

réserve.

--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer,

tu as échappé au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as échappé

à l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu

m'as demandé: «A quel élément aurez-vous recours?» Je te réponds: «A

l'air.» L'air que tu respires est saturé de poison. Dans deux heures, tu

ne seras plus qu'un cadavre.

--Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que

j'étais intrigué par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me

croirez peut-être pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé

que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que

pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai

pensé, madame.

--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué par l'air que tu

respires et que j'ai, moi, empoisonné.

Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre

entre deux êtres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient à travers

l'épaisseur d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà dans

la tombe et qui, sur un ton paisible et comme détaché, se disaient des

choses effrayantes.

Cependant, Pardaillan répondait:

--Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons

bien solidement attachés, et je crois que je suis homme à résister à

tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air à mon

intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotte est

de me vouloir occire à tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne

sais pourquoi, par exemple?

--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.

--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire!

Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'échapperai à votre poison

comme j'ai échappé à la noyade et au feu.

--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes au poison, tu restes

condamné quand même.

--Expliquez-moi un peu cela, madame...

--Tu mourras par la faim et par la soif.

--Diable! c'est assez hideux cela, madame!

--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je

voulu te l'éviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.

--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là votre habituelle

circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous êtes

dit que deux précautions valent mieux qu'une.

--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les

précautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?

--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour

voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes

doigts.

--Cette porte, dont la clef a été jetée dans le fleuve, dans quelques

heures sera murée... Le mécanisme actionnant le plafond par où tu es

descendu sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes et sa

fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, alors tu seras muré

vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu

appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...

--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'échapperai au poison, je

ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage

que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger

un peu plus le compte que nous aurons à régler un jour... et que nous

réglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.

Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, par certains

autres, ardemment sincère et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait

eue en son oeuvre s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu

effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant l'orgueil qui

la guidait.

Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. Dès lors, la

superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-là

indompté, et superstition et terreur unies exercèrent sur elle leur

action dissolvante.

Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du même

coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.

Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la

légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de

l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait,

c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes,

longuement et patiemment échafaudées.

Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en

mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était

invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan

était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que

Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où

elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite

franchi.

Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait

plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas

éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait

beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité,

sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué

pour la frapper mortellement.

Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel

tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien

pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite

inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut

donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda:

--Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les

autres?

--Parbleu! assura Pardaillan.

--Pourquoi? haleta Fausta.

Alors, d'une voix mordante qui la glaça:

--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler...

Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un

monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à

ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous

avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser...

Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à

l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas

une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute

loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette

main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous

ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau.

Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait

sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant

plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,

dans son cerveau affolé, elle se répétait:

«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable...

Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»

Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à

mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et

lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme

extraordinaire reprit le dessus.

Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une

voix très calme qu'elle répondit:

--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte

que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.

--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais,

excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez

libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil.

Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur

ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me

contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte

de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...

Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la

pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner

et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et

s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.

--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.

--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois

Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir...

Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile,

endormi... mort, peut-être.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 41 / 55 题