Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion,
et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait
d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant,
comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui
paraissait incroyable:
«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et
montrer ce dont je suis capable!»
Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux,
ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre,
surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
s'arrêta et demanda à voix basse:
--Eh bien? L'homme?
--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de
l'auberge. Il les a mis en fuite.
--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.
--Il lui est venu du secours. El Torero.
--Et maintenant?
--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il
a appelé Cervantes.
--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens
m'avertir à la maison des cyprès.
L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la
nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.
A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert,
une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de
massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure,
une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage
comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une
muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait
contre toute intrusion intempestive.
Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il
frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa
le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après
avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste
et somptueux vestibule.
Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre
d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le
bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût
prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et
l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.
Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce
cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les
splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la
pièce.
Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de
brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et
majestueux.
C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à
un agenouillement.
--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange
costume du personnage.
--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.
--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.
Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.
Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment
rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,
toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla
s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture
sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:
--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur
le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres
promises.
Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup
d'oeil.
--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans
doute...
--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta,
très calme.
--Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille
livres!
--Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec
laquelle vous avez exécuté mes ordres.
Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint
arquer les lèvres de Fausta.
--Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible
autorité.
Centurion ne bougea pas.
--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion.
--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous
annoncer que je tiens Pardaillan.
Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle
se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque
prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:
--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?
Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain
mépris dans le ton de ces paroles.
Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:
--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans
une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En
sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds
comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous
cueillons l'homme...
--L'homme!... Qui ça, l'homme?
--Mais... Pardaillan...
--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.
--Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le
chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne
préfériez que nous l'expédions proprement ad patres...
«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un
bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan,
c'est contraire au sens naturel des choses.»
Et, à voix haute, sans nulle raillerie:
--Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer,
vous et vos dix braves.
--Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?
--J'en suis sûre, dit froidement Fausta.
--Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.
--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de
Pardaillan.
Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste
impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques
lignes:
--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à
vous si vous le voulez.
--A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire?
--Je vais vous le dire, répondit Fausta.
Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo
attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son
sein, et dit:
--Si vous réussissez, ce bon est à vous.
--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.
--Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.
--Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain.
--Qu'est-ce encore?
--Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à
don Almaran.
--Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.
--Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours.
Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne
suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le
diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je
devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe...
Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre
l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba
Roja.
--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.
Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.
--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera,
par ma volonté, livrée à ton parent.
Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie.
Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers
détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet
obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et
qui s'appelait Pardaillan.
Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor
où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas
invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans
un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller
doucement, la tête penchée sur son épaule.
Cette jeune fille, c'était Giralda.
--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure.
Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au
bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main
droite, et entra.
La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée
surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple,
éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient
en assez mauvais état.
Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se
présenta aussitôt.
Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du
côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que,
lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une
encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel
s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face
de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la
pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie.
Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit,
précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées.
Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et
se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le
laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte
de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à
l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond,
sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais
fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions
anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de
larges dalles de marbre blanc.
A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui
n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la
leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau,
fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle
elle prit une petite pastille.
«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à
Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui
n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette
pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette
fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je
n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»
Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla
légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu
du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante
s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement.
Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double
tour.
--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta.
Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement
cette porte.
Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.
Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:
«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi...
si j'en avais le désir.»
Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le
Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la
Giralda, en murmurant:
«Allons styler la petite bohémienne.»
Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par
elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens,
Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.
--Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette
rue? dit-il à don César.
--C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans
appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi.
Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant
vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en
inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y
rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.
--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés
de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?
--Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne
serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le
palais.
--Nous serions entrés, assura Cervantes.
--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse
malice.
--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu...
et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous
délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais!
--Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.
--Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé.
--Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la
plus insigne folie que vous eussiez pu faire.
--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.
--Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!...
grommela Pardaillan.
--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort?
reprit-il, s'adressant à Cervantes.
--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien
vivant, que diable!...
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis
mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment
et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu
dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?
Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin
généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.
--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse,
est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?
--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer
le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet
excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces,
et non pour laver les dalles de cette cour.
--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du
chevalier, rougissait de plus en plus.
Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir.
--Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César.
--Sans doute... puisque me voici.
--C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes.
--Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...
--Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant.
--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis
aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...
Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana
jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans
la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant
qu'intrigué, disait:
--Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez
d'échapper à quelque terrible danger.
Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des
effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut
achevé, il s'écria joyeusement:
--Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes
intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de
Bussi-Leclerc.
--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais
tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui
nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé
me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu
s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié
pour vous avertir du danger.
Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux.
Tout à coup, redressant la tête:
--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda.
--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.
Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage
souriant du jeune homme:
--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce
calme me surprend, je l'avoue.
--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en
continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda
s'obstine à ne pas quitter l'Espagne.
--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis
que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce
pays est mauvais pour vous comme pour elle.
--C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les
épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête.
--C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple
caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda,
comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque
temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être
sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême
bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être
ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils
désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront
haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se
meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur
de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne
savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus,
ajouta-t-il avec un accent poignant.
--Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais
pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches?
--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le
savez--ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées
et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire...
même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses
recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa
disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs
fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir
avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.
Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le
Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait
pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos.
--Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée
volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?
--La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux.
Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que
pensez-vous donc?
--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu
elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue,
suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous
nous mettrons ensemble à sa recherche.
--Vous m'effrayez, monsieur!
--Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme
habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la
corrida?
--Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair
sombre.
--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?
--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a
fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté
a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me
rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez
bien que je ne saurais me dérober.
--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de
faire pareille démarche?
--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en
est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante.
Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant
par-dessus la table, à voix basse:
--Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une
étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous
n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe?
--Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je
hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et
vous voyez que je sais respecter un serment.
Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas
à se méprendre.
«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les
choses!»
Et, tout haut:
--Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques
jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout
le monde...
--Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant,
dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et
de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu
que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou
dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon
et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien
l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai
donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même
à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à
vous, que je connais depuis quelques jours, à peine.
--Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.
--Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté
qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos
yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante
bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce
sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le
doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi,
monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je
me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert.
--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien
en face don César:
--En somme, que savez-vous de votre famille?
--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont
morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille.
--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas
trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de
votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît
comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.
--Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une
fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni
ma douleur.
--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan.
Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non,
sur ce point?
Le Torero secoua tristement la tête:
--Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien
sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails,
l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler
certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que,
m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si
vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre.
Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme
mort!
--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre
naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler
certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?
--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir
d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a
dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère
sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne...
Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que
de ma main.
--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il
pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui
lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi
soit vraiment responsable?
Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu
pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité,
le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:
--La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte
monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je
sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.
Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:
--Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot,
soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère
a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte,
empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai
aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la
compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma
famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin
qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui
auraient dû me revenir.
Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur
son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient,
consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:
--Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une
femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se
prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir
ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi
crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire
connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui
livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni
prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie
l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il
considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de
vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé,
la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la
femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...
--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la
résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit
jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été
assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par
un serviteur dévoué.
Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un
air apitoyé, pensait:
«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué
a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains
côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?»
Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit:
«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime
monstrueux?»