DON CRISTOBAL CENTURION

Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous.

Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au

bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à

toute la scène.

Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de

le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire

en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour,

patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.

En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux

abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser

l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,

saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de

flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille,

le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui,

enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné

de se délecter à si appétissant spectacle.

Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait

en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les

pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments

bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de

venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour

couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes,

gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et

tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.

Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service,

Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste

Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la

vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:

--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par

ma foi! j'en avais besoin.

--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,

vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant

pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi

frappé... Il y a certainement autre chose.

Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans

répondre. Puis, haussant les épaules:

--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don

César.

Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place

sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son

intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:

--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je

vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.

Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air

affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles

elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient

être le fond de son caractère, il répondit vivement:

--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais

coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me

voici à nouveau votre débiteur.

--Comment cela, monsieur?

--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui

m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!

--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?

--Nécessairement, monsieur.

--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,

ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,

attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en

juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.

Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions

accumulées devant eux.

............................................................

Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et

les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un

personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.

Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance

d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier

de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son

poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était

tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le

quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au

Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de

l'Alcazar.

Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe

et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça

respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale

des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à

la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale.

Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le

mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une

porte et s'effaça.

Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était

celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément

appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de

bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces

à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait

presque démis le bras.

Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce

de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le

personnage.

--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!

Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja

venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté

hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.

Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire

plus ample connaissance avec lui.

Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y

en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,

il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation.

C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se

connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que

par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans

un royaume où prêtres et moines sont légion.

Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont

l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux

fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de

facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la

conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en

demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de

biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits

pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le

diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé

d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement

économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait

précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre

pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et

patientes recherches.

Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance

avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,

se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant

protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce

temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de

Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté

indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.

Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance.

Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a

malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce

mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net

à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une

parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute

évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.

La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don

Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et,

qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.

Durant quelques années, il continua de vivoter.

Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit

détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement

le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se

servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque,

il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les

possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou

vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.

Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était

merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie,

en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses

occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait

une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là,

écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore

rédigeait les plaidoiries de tel avocat.

Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il

appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une

de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de

l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable,

promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté

catholique.

Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable,

et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de

l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,

faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de

le comprendre et de le bien accueillir.

Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il

pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout,

capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable

de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.

Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions

mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte

du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel

serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.

Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien

accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin

le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des

appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas

moins mirifiques au bravo.

Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu

exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment

encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il

était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne

se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui

faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.

Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût

pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant

Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il

restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.

Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le

colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.

--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.

Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix

qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une

sourde irritation:

--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des

raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.

--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre

qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste

déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me

retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...

Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La

disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi,

fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:

--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon

sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir

trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans

votre malheur, vous avez encore du bonheur.

--Comment cela?

--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un

Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été

irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune

de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa

Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre

votre place...

--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut

une vengeance.

--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur

fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le

Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en

réponds...

--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?

--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se

restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait

l'aumône...

--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...

--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.

S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il

faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui

enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné

à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable

du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.

Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:

--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou

vif, dusse-je démolir la bicoque.

--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en

faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel

malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je

n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...

--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie

frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.

--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.

Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:

--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,

dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de

rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous

êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est

certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de

ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué

par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres...

L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me

couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je

n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai

accepté la punition sans murmurer.

--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes

spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas

juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.

Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au

dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en

serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en

souriant:

--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce

Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme

je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se

fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.

--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que

veux-tu?

--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main,

à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais

entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.

--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se

dirigeant vers un cabinet d'ébène.

Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant

piteusement son bras en écharpe:

--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec

mon bras malade?

--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais

oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,

je n'agirai pas sans un ordre écrit.

--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?

Centurion parut réfléchir un instant et soudain:

--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?

Barba Roja haussa ses larges épaules.

--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous

plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»

Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,

Centurion dit d'un air détaché:

--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...

--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la

signature du roi?

--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?

--Cela n'en vaut que mieux.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute

sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou

religieuses?

L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.

--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps

passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver

l'oiseau déniché.

Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il

murmura:

--Diable! un blanc-seing...

Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:

--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas

pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...

--Barba Roja se décida brusquement...

--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.

--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi

puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon

sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...

Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des

blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du

roi et le tendit à Centurion en disant:

--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.

Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja

avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du

familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.

Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant

vers la porte, il s'écria:

--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il

me faut aller changer ce costume.

Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une

timidité étrange chez ce colosse, murmura:

--Cristobal!...

Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,

très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette

brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:

--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz

votre sac une bonne fois.

--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.

--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion

narquois.

--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux

coups?... reprit Barba Roja.

--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois

la jeune fille est à l'auberge...

--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage

s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi

tout ce que tu voudras!...

--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et

bas.

Et tout haut:

--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et

votre amour.

Et, sur ces mots, il s'éclipsa.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 37 / 55 题