Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous.
Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au
bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à
toute la scène.
Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de
le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire
en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour,
patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.
En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux
abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser
l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,
saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de
flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille,
le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui,
enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné
de se délecter à si appétissant spectacle.
Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait
en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les
pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments
bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de
venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour
couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes,
gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et
tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.
Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service,
Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste
Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la
vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:
--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par
ma foi! j'en avais besoin.
--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,
vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant
pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi
frappé... Il y a certainement autre chose.
Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans
répondre. Puis, haussant les épaules:
--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don
César.
Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place
sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son
intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:
--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je
vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.
Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air
affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles
elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient
être le fond de son caractère, il répondit vivement:
--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais
coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me
voici à nouveau votre débiteur.
--Comment cela, monsieur?
--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui
m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!
--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?
--Nécessairement, monsieur.
--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,
ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,
attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en
juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.
Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions
accumulées devant eux.
............................................................
Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et
les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un
personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.
Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance
d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier
de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son
poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était
tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le
quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au
Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de
l'Alcazar.
Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe
et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça
respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale
des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à
la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale.
Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le
mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une
porte et s'effaça.
Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était
celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément
appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de
bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces
à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait
presque démis le bras.
Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce
de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le
personnage.
--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!
Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja
venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté
hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.
Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire
plus ample connaissance avec lui.
Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y
en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,
il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation.
C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se
connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que
par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans
un royaume où prêtres et moines sont légion.
Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont
l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux
fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de
facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la
conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en
demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de
biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits
pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le
diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé
d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait
précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre
pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et
patientes recherches.
Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance
avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,
se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant
protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce
temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de
Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté
indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.
Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance.
Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a
malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce
mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net
à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une
parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute
évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.
La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don
Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et,
qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.
Durant quelques années, il continua de vivoter.
Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit
détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement
le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se
servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque,
il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les
possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou
vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.
Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était
merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie,
en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses
occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait
une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là,
écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore
rédigeait les plaidoiries de tel avocat.
Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il
appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une
de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de
l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable,
promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté
catholique.
Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable,
et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de
l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,
faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de
le comprendre et de le bien accueillir.
Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il
pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout,
capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable
de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.
Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions
mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte
du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel
serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.
Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien
accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin
le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des
appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas
moins mirifiques au bravo.
Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu
exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment
encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il
était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne
se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui
faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.
Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût
pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant
Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il
restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.
Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le
colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.
--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.
Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix
qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une
sourde irritation:
--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des
raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.
--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre
qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste
déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me
retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...
Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La
disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi,
fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:
--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon
sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir
trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans
votre malheur, vous avez encore du bonheur.
--Comment cela?
--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un
Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été
irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa
Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre
votre place...
--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut
une vengeance.
--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur
fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le
Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en
réponds...
--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?
--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se
restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait
l'aumône...
--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...
--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.
S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il
faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui
enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné
à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable
du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.
Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:
--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou
vif, dusse-je démolir la bicoque.
--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en
faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel
malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je
n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...
--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie
frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.
--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.
Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:
--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,
dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de
rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous
êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est
certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de
ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué
par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres...
L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me
couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je
n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai
accepté la punition sans murmurer.
--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes
spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas
juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.
Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au
dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en
serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
souriant:
--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce
Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme
je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se
fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.
--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que
veux-tu?
--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main,
à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais
entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.
--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se
dirigeant vers un cabinet d'ébène.
Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant
piteusement son bras en écharpe:
--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec
mon bras malade?
--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais
oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,
je n'agirai pas sans un ordre écrit.
--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?
Centurion parut réfléchir un instant et soudain:
--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?
Barba Roja haussa ses larges épaules.
--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous
plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»
Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,
Centurion dit d'un air détaché:
--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...
--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la
signature du roi?
--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.
--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?
--Cela n'en vaut que mieux.
--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute
sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou
religieuses?
L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.
--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps
passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver
l'oiseau déniché.
Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il
murmura:
--Diable! un blanc-seing...
Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:
--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas
pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...
--Barba Roja se décida brusquement...
--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.
--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi
puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon
sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...
Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des
blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du
roi et le tendit à Centurion en disant:
--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.
Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja
avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du
familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.
Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant
vers la porte, il s'écria:
--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il
me faut aller changer ce costume.
Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une
timidité étrange chez ce colosse, murmura:
--Cristobal!...
Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,
très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette
brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:
--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz
votre sac une bonne fois.
--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.
--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion
narquois.
--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux
coups?... reprit Barba Roja.
--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois
la jeune fille est à l'auberge...
--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage
s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi
tout ce que tu voudras!...
--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et
bas.
Et tout haut:
--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et
votre amour.
Et, sur ces mots, il s'éclipsa.