Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il
sortit, la nuit était venue.
Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il
calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer
dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le
cercueil.
«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui
infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse
métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au
se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu!
l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»
Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et
il marchait en titubant comme un homme ivre.
Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit
était tout à fait venue, il bougonnait:
«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel,
la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de
provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»
Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua
lui-même.
Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se
fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres
s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse
avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que
ripaille et beuverie.
Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour
devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de
revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait
Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.
Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était
solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé
ou tué son homme...
Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire,
l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir
intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa
situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation
avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se
jouant, désarmé devant témoins.
Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises!
Il en avait pleuré de rage.
Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite
de cette rencontre--la quatrième--qu'il était venu chercher si loin, il
avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce
diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le
ménager.
Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même.
«Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'écrase à l'instant même si
je sais pourquoi!--s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands
pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en
arrive là, moi, Bussi!»
Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni
loi... mais il n'était pas un assassin!
Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en
arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de
honte.
«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre
moyen.»
Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se
révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait,
tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier:
«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne
m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme
vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»
En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut
chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.
Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar,
où Bussi s'informa.
--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit
sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait.
Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.
«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant
le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du
palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»
Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se
blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui
«plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir
Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha
une imprécation à Bussi qui grinça.
«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa
l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité
magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu
copieusement!»
Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se
lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant
sous les arcades.
Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le
chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût,
à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à
faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans
la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle
insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche
d'un chemin plus sûr.
Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré
le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin
d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:
--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charité, au nom du Christ
crucifié!)
Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût
prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées
préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il
étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.
Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en
athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui
couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une
épaisse barbe noire, inculte.
Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux
fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette
physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il
tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en
égrenant tout son chapelet de bénédictions.
Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion.
Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa
brusquement.
Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant
terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient
ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste
foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.
Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu--geste
mortel--du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre,
témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs
yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta:
--Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce
mendiant est faite!
Au même instant, le chevalier pensait:
«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble
l'avoir entendue déjà...»
Et, machinalement, il se retourna.
Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que
jamais et nasilla éperdument:
--Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)
Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les
épaules et murmura à part lui:
«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»
Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:
«Brute!... Il le laisse échapper!»
Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à
faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale
correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant.
Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait
disparu comme par enchantement.
Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était
engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la
Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé.
«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.
Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au
poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le
séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la
dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:
--Enfin! je te tiens!
A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de
la nuit:
--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.
Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit
trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement
de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules,
ne fit que l'effleurer au bras.
En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le
couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide
défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et
murmura en dégainant, sans se presser:
--Don César!
El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos
pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété
qui toucha profondément le chevalier:
--Vous n'êtes pas blessé, monsieur?
--Non, mon enfant, rassurez-vous!
Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui
s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute.
Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur
les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils
chargèrent avec ensemble.
Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait
affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don
César:
--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés
de nous prendre par-derrière.
La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les
quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les
reçurent sans faiblir.
Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois
ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de
don César faisait avorter piteusement leur coup.
En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui
seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis.
Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.
Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur
faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici
qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son
épée avec une maîtrise incontestable.
Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le
cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves,
pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils
attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce
mauvais pas ou à y laisser leur peau.
Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:
--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?
--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs
paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.
--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle
raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le
voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont
comportés si galamment avec moi ce matin même.
En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler
Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil
à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se
trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant
et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être
rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait
de sa voix mordante:
--Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves
gentilshommes.
Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de
parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier
qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui,
sans lui, eût été touché à deux reprises différentes.
Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même
l'avoir vu.
Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était
ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis
tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de
ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant
paisiblement:
--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés.
Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé.
Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre
défaillance.
Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs
accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle
fantastique de deux hommes--d'un seul homme eût-on aussi bien pu
dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,--tenant tête à quatre
forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à
gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement
parés, jamais rendus.
Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:
--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez
fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de
suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que
je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous.
Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant
cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer
au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils
s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur
se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus
jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa
son épée en disant:
--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.
Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme
s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent
de même.
Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement:
--C'est bien, messieurs.
Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas,
lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien
gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme
terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les
yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui
l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama:
--Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...
Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne
saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau
chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un
sanglot atroce:
--Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...
Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas
Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent
avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière
lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en
hurlant désespérément:
--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!
Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de
Bussi-Leclerc.
Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc,
comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups
d'ongles en criant:
--Oh! démon! il ne me tuera pas!...
Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de
tristesse que de colère:
--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A
chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours
agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et
de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu
geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous
avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix.
Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et
vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes,
j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment
trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais,
pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous
avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai
droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma
vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le
bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez
combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci,
je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la
grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc,
vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu
être.
Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc
en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui
s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix
presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le
front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
qui hurle à la mort.
Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires,
pâles et raides d'émotion, continua:
--Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce
matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu,
ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le
faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil,
mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant...
Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...
Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet
homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves,
lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face,
sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla
leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles
sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement.
--Au revoir, monsieur de Pardaillan!
--A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave.
Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et
s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il
était de bon ton pour des mignons.
Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il
poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de
don César:
--Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que
vous devez avoir faim.