LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS

Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau

dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:

«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais

qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses

planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.»

Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour

de lui:

--Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné

comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller?

--De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur

Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander

mon chemin?

Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit:

«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du

loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai

quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il

prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons!

je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable!

j'arriverai toujours quelque part!»

Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main

sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la

moindre alerte.

Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme

une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies

transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci

par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en

sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt

sombres ou même complètement obscurs.

Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait

brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de

la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit

le bruit d'une troupe nombreuse en marche.

Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible

de passer inaperçu. Il s'arrêta.

Au même instant, un commandement bref se fit entendre:

--Halte!

Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à

terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les

différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe.

«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»

Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait

dans les circonstances graves et murmura:

«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand

inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...»

Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes

déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la

présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la

fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés.

Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième

groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la

partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu

des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque.

«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!»

Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était

occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour

y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un

air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout.

Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y

avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur

les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures.

Pardaillan sentit la confiance lui revenir.

Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il

entendit une voix murmurer:

--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut

vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous

est coupée...

Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui

répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades

en courant.

«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté

de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me

prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui

s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq

rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa

fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas

de sa faute!»

Il s'éloigna à grands pas en grommelant:

«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si

seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir

en arrière, je n'aurais garde de le faire...»

Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme

cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et

allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en

somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.

Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche

d'une nouvelle troupe.

«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant

instinctivement autour de lui.

Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit

à lui.

«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.

En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure;

d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la

porte qui se trouvait là.

Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la

porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par

l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,

repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue,

retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de

soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut

sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la

porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché,

s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.

«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»

Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait

abrité momentanément.

C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le

chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque

constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se

rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua

un petit escalier tournant.

«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le

choix.»

Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement,

prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une

sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre

à droite, la troisième à gauche de l'escalier.

D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il

eut une moue significative et murmura:

«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une

souricière.»

Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une

demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser

lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui

lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber

cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se

diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre

un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et

entendit distinctement une voix qui disait:

--Eh bien, que fait-il?

«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se

trame là derrière.»

Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention.

Une deuxième voix inconnue répondait:

--Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.

«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas

douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre

trahison, monsieur Espinosa.»

De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton

bref et impérieux qui lui était habituel:

--Les troupes?

--Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du

palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des

rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les

sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces

rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie...

--Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait

voir!

Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion

se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer

brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la

gorge et lui dire:

«Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi

de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!»

Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la

porte ne fût pas fermée à clef.

Cependant, Espinosa donnait ses ordres:

--Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer.

--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien

obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.

«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne

de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas

encore!»

Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta

solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa

une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne

l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce.

Elle était vide.

D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue

visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans

meubles, froide, obscure.

Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec

quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à

propos fermée sur lui.

«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il.

Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré.

Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un

mécanisme invisible, se referma d'elle-même.

«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où

pointait la sueur de l'angoisse.

Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close

et paraissait assez solide pour résister à un assaut.

Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il

ne se reconnaissait plus.

L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré

était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il

n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et

celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.

Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir

l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu

l'horreur le pénétrer.

Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il

errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.

S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est

pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En

quoi consistait-il?

«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et

que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre

des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement

observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous

laisserons libres devant lui!»

Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans

les passes les plus périlleuses:

«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les

gens, il faut encore qu'il les injurie!...»

Il demeura un moment rêveur et murmura:

«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend

dans cette salle!»

Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la

trouver ouverte.

«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque

je dois passer par là!»

Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un

couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence...

Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé

déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et

il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à

conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il

sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur

battait la chamade pendant qu'il se disait:

«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne

saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!»

Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant

sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui

s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus

épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours,

sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait

éperdument.

Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans

l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe

qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta

attentivement.

«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir

briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.»

D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague

était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir,

retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus

devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui.

«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai,

bien moyen de passer!»

Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net:

derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à

pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux.

«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable!

il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant

d'ici!...»

Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.

«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la chambre de torture,

je pensais bien qu'on m'aurait ménagé une de ces voies dans lesquelles

je dois passer.»

Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui céda, ainsi qu'il

l'avait prévu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans

s'arrêter. Il repoussa rageusement la porte en maugréant:

«En voilà encore une que je ne pourrai plus ouvrir!»

La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas.

«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-là! Qu'est-ce que

cela veut dire?»

Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:

--Nous le tenons! il est entré là!

Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.

«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer.

Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystère.»

Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et

inspectait les lieux.

«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-être toujours

le même qui change d'aspect et où je suis ramené sans m'en douter.»

Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut placé justement à

côté de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte.

Il était temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre disait en

frappant la porte:

--Il est là! Je l'ai vu se glisser.

--Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérative, nous le tenons!

--Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le bahut.

Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps, des rires,

des plaisanteries, des menaces éclataient. Le chevalier comprenait

parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de

tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait

espérer, lorsque le bahut serait tombé--ce qui ne pouvait tarder--était

d'en découdre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous

le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par où il

pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards

scrutateurs, ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé précédemment

par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, là, une ouverture

que le bahut servait à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas

remarquée au premier abord. Il se pencha. C'était encore un petit

escalier qui s'enfonçait dans le sol.

Pardaillan réfléchit une seconde:

«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», décida-t-il

sur-le-champ.

Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il descendit à tâtons

et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un

étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et si bas qu'il

fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il fit une vingtaine de

pas, assez surpris de n'être pas poursuivi, A ce moment, il entendit

derrière lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée

violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtèrent en effet, une

grille qui venait de se fermer sur lui.

«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on

ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.»

La situation du chevalier, traqué dans les couloirs du haut, était

brillante comparée à celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En

haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs

spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait

un air qui sentait bien un peu le moisi, à la vérité, mais qui, somme

toute, était encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.

Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant,

semé de flaques dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici,

plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et

de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait le répugnant

contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.

Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue

de ces interminables marches et contre-marches commençait à se faire

cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.

Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait de lui dès

qu'il séjournait.

De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.

Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à sa parole

et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable où il

jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer ce

qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course

affolante où tout se terminerait pour lui dans les raffinements de

quelque supplice monstrueux.

Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui

advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant

amèrement son manque de résolution, exaspéré à tel point que, pour un

peu, il se fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à se

persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes d'armes et que tout,

même la mort, était préférable à sa situation présente et surtout à ce

danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait

dans la salle des tortures.

Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de l'affolement, au plus

fort de la fureur, une lueur d'espoir et de réconfort, en cette suprême

constatation:

«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout et machine admirablement

le guet-apens, a oublié de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma

dague et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer

vivant à ses bourreaux!»

A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du bout du pied: c'était la

première marche d'un escalier.

«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir

là et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!»

Il frissonna longuement et:

«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant

que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me défendre. Montons!...

Allons voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»

Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, faiblement éclairée

par un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule,

succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, lui

parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une

tombe, il aspira avec délices l'air tiède et moisi qui tombait du

soupirail.

Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec le bien-être, la

confiance et le courage lui revinrent aussitôt.

Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues

accumulées dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il

s'écria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:

--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas à

lutter avec les immondes bêtes qui m'assaillent en bas. Tête et ventre!

il fait bon vivre!

Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitude

habituelle. Alors il pâlit et murmura:

«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse salle des tortures qui

doit être pour moi la fin de tout!»

Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale qu'elle avait au

moment de l'action; et, de son oeil froid, il étudia plus minutieusement

ce lieu patibulaire.

La salle était relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs

étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dallée de même

marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous

les sens, servaient à l'écoulement du sang des malheureux sur qui la

main de l'inquisiteur s'était appesantie.

Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur des

tablettes, une collection complète de tous les instruments de torture en

usage, et Dieu sait si l'époque était féconde en inventions de ce

genre! Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses de fer,

couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, réchauds,

paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient là,

rangés méthodiquement et soigneusement entretenus.

L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait de plain-pied à

la salle. Il n'y avait pas de porte. C'était comme un trou noir qui se

perdait dans la nuit opaque.

Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée de fer,

défendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.

Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au cours de sa fuite

éperdue, il n'eût pas manqué d'aller à elle, avec la quasi-certitude de

la trouver ouverte.

Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait aboutir là, il

savait que cette salle d'horreur était le terme où il devait trouver la

mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait

dit lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan était

donc certain que cette porte était bien cadenassée, et qu'essayer de

l'ébranler serait peine inutile. Par là sans doute viendraient le

bourreau et ses aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux

d'assister à son agonie.

Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher la porte, de la

visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus?

Tout à l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête aux

assassins.

Instruit par l'expérience, il marchait en sondant le terrain, craignant

une surprise ou quelque coup de traîtrise que les machinations

fantastiques dont il était la victime lui faisaient une nécessité de

prévoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer

garnie de pointes acérées; il prit en outre un couteau à lame courte

et large--ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se

briser dans le choc qu'il devinait imminent.

Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute au

bourreau, le traîna dans un angle, et, la rapière au poing, la dague et

le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, il s'assit et

attendit en établissant lui-même la situation.

«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs

ne s'écartent d'eux-mêmes pour permettre de m'assaillir par-derrière.

Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le

temps.»

Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. Tant qu'il

avait marché, le feu de l'action l'avait empêché de songer à la faim.

Maintenant qu'il était immobile, elle se faisait impérieusement sentir.

Sans doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le dévorait et

le faisait cruellement souffrir.

Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint que,

peut-être, Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de le

laisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna le frisson de

la malemort et il fut aussitôt sur pied en grondant:

«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu

stupidement la mort sans rien tenter pour l'éviter... Cherchons,

mort-diable! cherchons!...»

Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect

formidable l'avait tout d'abord rebuté, et il formula sa pensée à haute

voix:

--Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en

parlant, il franchissait les trois marches, il était sur la porte. Les

lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrent facilement et sans

bruit.

Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; il examina la

serrure. Elle était fermée et bien fermée.

Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle ne fut même pas

ébranlée.

Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et la gâche. Il

étouffa un cri de joie.

Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes. La

dévisser n'était qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la

chambre pour mener à bien cette opération.

Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et,

tout en travaillant, il se disait:

«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont généralement

enchaînés et escortés de gardes... sans cela on n'aurait pas commis

l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a

oublié ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... aussi, j'en

profite.» En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux vis

étaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la

sueur de l'angoisse au front, et murmura:

«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»

Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux mains l'énorme serrure

et tira à lui: la gâche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.

Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie délirante. En effet, il

l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer à entrer dans la chambre de

torture; là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,

nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa avait-il réellement pensé à

le laisser mourir de faim dans ce cachot.

Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait être son

tombeau; il n'avait donc plus rien à redouter, les embûches de

l'inquisiteur devaient s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela

lui paraissait très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.

Avec un soupir de joie, il murmura:

«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»

Il commença par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se

trouvait dans une façon de petit vestibule et il avait en face de lui

une porte simplement poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva

alors dans une allée étroite, largement éclairée par un oeil-de-boeuf

situé tout en haut, à droite.

«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien

cru que je ne le verrais plus.»

En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un intérieur, c'était la

lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le tout était d'arriver

jusque-là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il

n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était par la joie de

revoir le ciel et la lumière.

«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»

Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un caveau mortuaire.

Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sa

nouvelle prison.

Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de

cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une

seule, celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant le

dépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement.

Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'être

en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaient en bois de

chêne massif et lourd.

Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un rire silencieux et,

désignant les deux cases vides:

«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour atteindre cette lucarne.»

Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'à

la case du haut où il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.

«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce

n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche», pensa-t-il.

L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillan

sortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des

jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:

«Un saut magnifique.»

A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivales garnies

de vitraux de couleurs à sujets religieux.

«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!»

Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tâter

les barreaux.

«Ils sont en bois!»

Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était bien

définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser,

franchir le mur qu'il voyait là-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour

lui. Il était maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa

délivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait racontant

cette fantastique aventure à son ami Cervantes.

Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne

résisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse.

Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait de toutes ses

forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui,

pesait sur sa gorge.

«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il rentra

précipitamment la tête.

Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce de son

visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se

rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète.

Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. Il heurta

violemment une cloison.

Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait à du bois

dur comme du fer... Il se sentait pressé dans des cloisons épaisses et

solides, basses et étroites, dans lesquelles il respirait péniblement,

serré de toutes parts.

Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.

Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:

«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! Voici donc le piège

final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donné tête baissée comme un

étourneau!»

Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, lorsqu'il

s'immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrent soudain

devant ses yeux éblouis.

Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, Pardaillan

chercha d'où venaient ces lumières.

Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans l'intérieur de sa

boîte, à hauteur du visage.

«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit,

regardons et écoutons.»

Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:

L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment éclairé. Au

milieu de l'allée centrale un catafalque autour duquel brûlaient huit

cierges.

Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan devina que

ce catafalque lui était destiné et qu'on allait porter là son cercueil.

Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre et s'approchèrent

du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:

--On va donc célébrer l'office des morts?

--Oui, mon frère.

--Pour qui?

--Pour celui qui est dans le cercueil.

--L'homme qui a passé par la chambre de torture?

--La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n'est qu'un

épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveau des morts

vivants.

Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte de la

chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, et une longue théorie de

moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et,

d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le

bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.

Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de

toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'à

ce que la petite chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits

sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses desservants et de

ses enfants de choeur.

Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se répandirent en volutes

sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une

musique tour à tour plaintive et menaçante.

Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, entonnèrent le

_de Profondis_.

Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou d'horreur, glacé

d'épouvanté, secoué du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister

à son propre office des morts.

Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poings les

parois de son étroite prison.

Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. Mais,

lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:

«_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_»

Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirèrent

comme ils étaient venus: en procession lente et solennelle. Les

desservants éteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le

silence et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement éclairé

par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voûte, il n'y eut plus

que les quatre moines porteurs...

Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il entendit un de ces

moines demander, avec une indifférence placide:

--La fosse de ce malheureux est-elle creusée?

--Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.

--Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est

l'heure de souper.

Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors,

rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre le judas, il

cria:

«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer

vivant!...»

Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurs

continuèrent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement,

n'apportant aucune précaution dans l'accomplissement de leur funèbre et

abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils étaient de se rendre au

plus vite au réfectoire.

Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il

tenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air, dans

un jardin, et il frissonna:

«Le cimetière!...»

Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la

marche vers le trou suprême lui parut s'accomplir avec une rapidité

fantastique. C'est qu'il espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en

sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la

terre pèserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de délivrance

serait à jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un

sol meuble.

Il perçut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui

fut soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.

Une voix de basse tonitrua:

«_Requiescat in pace!_»

Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna.

Et, avec une résignation où perçait encore et malgré tout une pointe de

raillerie, il murmura:

«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»

Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôt il se

ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner le couvercle à

grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant de

faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?

Il n'en eut pas conscience.

Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant de toutes

ses forces décuplées par le désespoir et la rage, il essayait de faire

sauter le couvercle, tout à coup, au moment où il râlait, à bout de

forces et de courage, sur une faible poussée de l'épaule, le couvercle

s'ouvrit comme de lui-même, eût-on dit.

--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.

Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira

à grands coups comme s'il n'eût pu rassasier ses poumons et passa

machinalement sa main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes de

sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil et regardait autour

de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas à fuir.

Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non dans un cimetière

comme il l'avait cru. Il ne remarqua même pas que sa fosse n'avait

presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur

lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque agencement

spécial, éparpillée à droite et à gauche, laissant le cercueil bien

dégagé.

Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:

C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace

devant lui, et que, maintenant, enragé de vengeance, il était résolu à

tordre le cou de ce scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice

sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapière au

poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force à tenir tête

à tous les sbires de l'inquisiteur.

Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir--la nuit

commençait à tomber--ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada

lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante

rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers

une porte dérobée située juste en face de lui.

Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit.

La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie

d'hommes d'armes...

Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta

à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant,

s'écria d'un air étonné:

--Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?

Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose:

c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage.

--Par où sort-on? répondit-il.

Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans

savoir, et s'éloigna à grands pas.

L'officier cria à son tour:

--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!

Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se

détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras

et dit, très poliment:

--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on

sort... c'est par ici.

-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.

--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne

sachant s'il rêvait où s'il était éveillé.

L'officier répondit paisiblement:

--Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous

fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à

droite.

--Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous

n'êtes donc pas là pour m'arrêter?

--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il

est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi.

Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!

Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il

était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme

qui lui parlait:

--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la

fièvre... là... dans ces couloirs.

--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.

A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme:

--Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme

vous étiez entré?

--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?

Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre.

Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux

flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une

colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:

--Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte

à régler!

Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était

particulier, il reprit paisiblement:

--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si

vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas

vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai

voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement.

Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les

apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans

ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.

Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt:

--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes

épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux.

Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez

broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave.

Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans

qu'il eût discerné par où ni comment.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 33 / 55 题