L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI

Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de

Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares,

bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement

meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail,

surchargée de paperasses.

De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres

dans le monde entier.

Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil

froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante,

corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop

raffiné.

Le grand inquisiteur est debout près de lui.

Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient

immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression,

c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le

front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe

neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le

tout d'un roux ardent.

Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba

Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.

Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux

exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux

fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.

C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des

accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur

un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable

pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.

Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et

glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications

d'Espinosa.

--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a

rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a

fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical.

C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son

concours peut être précieux.

--Et ce chevalier de Pardaillan?

--D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il

faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore

faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour

même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce

Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant...

--Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un

air de doute.

Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.

--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout

ambassadeur qu'il est.

--Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire

de Pardaillan.

--Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de

laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un

exemple.

--Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a

agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement

à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de

Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est.

--Bien! fit le roi avec indifférence.

Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de

la table de travail:

--Faites introduire Mme la princesse Fausta.

Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite

croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton

appuyé sur le poing.

Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et

revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba

Roja.

Au même instant, Fausta faisait son entrée.

Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se

courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les

yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la

fixait avec une insistance vraiment royale.

Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux,

foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se

montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une

force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.

Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour.

Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier,

du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle

semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait.

Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher

d'admirer, et murmura:

--Incomparable comédienne!

Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette

étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.

Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de

l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la

redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un

fauteuil en disant gravement:

--Veuillez vous asseoir, madame.

De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce

geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus

éclatant pour Fausta.

Qu'était-ce que le roi Philippe?

C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait

haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait

rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers

soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.

L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux,

despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit.

Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.

Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie

heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était

donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort

désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des

êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.

Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la

monarchie universelle.

De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention

immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé

le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il

réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau.

Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse

beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit

d'être fière.

Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le

secret.

A son tour, le roi s'assit et:

--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.

Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant:

--J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle

vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France.

Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:

--Va-t-elle réellement remettre le parchemin?

--Voyons cette déclaration, dit le roi.

Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les

masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le

désirait:

--Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous

donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire

que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà

fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.

Le roi dit simplement:

--Je vous écoute, madame.

--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un

conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre.

Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte.

Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à

l'univers entier. Je suis la papesse!

Philippe, à son tour, la considéra une seconde.

--Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a

renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône

pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort,

dit-il non sans rudesse.

--Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est

vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort

même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à

l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi!

Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi,

croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et

qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur.

Fausta reprit:

--Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des

théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes;

rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien

n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à

tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des

saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un

précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?

Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même,

Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette

tête fléchirait sous le poids de la triple couronne?

Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.

--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne

royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais

une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres

ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.

Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle

n'était pas femme à renoncer.

Elle reprit avec force:

--Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes,

vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle

qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le

réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu.

Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il

aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur

vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en

soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants

pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife.

Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être

ce maître du monde... je puis être ce pape...

Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester

de ses impressions.

--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une

conquête à faire.

Fausta sourit.

--Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des

partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce

n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande,

c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape.

Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il

murmura:

--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont

vides.

--Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait

entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire,

dit-elle avec dédain.

Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:

--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner,

puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me

donner en échange.

--J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que

cela compenserait largement l'abandon du Milanais.

--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la

conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui

me l'auront donnée, et non vous!

--Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement

Fausta.

--La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de

chercher. J'avoue que je ne comprends pas.

Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance

assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de

France.

--C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir

la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous

pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant.

--Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter

sur moi un tel document?

--Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle

imprudence! répondit Philippe froidement.

Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne

recula pas. Et, toujours paisible:

--Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au

sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.

--Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce

parchemin.

--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos

intentions.

--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse

m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur,

réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame,

jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres

pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est

pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions

alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté

de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout

jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais,

par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre

les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne

n'hésite pas à s'incliner devant elle.

Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par

la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton

ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait

terminé.

Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde

irritation.

Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour?

S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la

ruine anticipée de tous ses projets.

Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul,

l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait

le seul à la dédaigner?

Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant

Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:

--J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer,

dit-elle simplement.

Et Philippe, d'un air détaché:

--C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration.

Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et

elle songea:

«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce

roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne

voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son

niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.»

Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre

transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se

remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:

--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante

manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du

Seigneur?

--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a

de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques

opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.

--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.

Et, s'adressant à Fausta, impassible:

--S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y

verrai avec plaisir, madame.

Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle

aussi édifiant, dit Fausta.

--La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.

--Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco.

Toutes les dispositions sont prises.

Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en

fut frappée:

--El Torero?

--On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la

course, répondit Espinosa calmement.

Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:

--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le

premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste

dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce

qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon

balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que

vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même

intonation qui avait déjà frappé Fausta.

Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux

qu'il pouvait l'être chez un tel personnage.

--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.

Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça:

--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de

Navarre.

Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis

que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus

intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait

d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de

simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à

quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était

particulière.

Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que,

d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur

dans son encoignure, et Espinosa, plus près.

A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:

«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre.

Celui-là, seul, est redoutable.»

Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que

Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet

extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait

de ses yeux ardents, ou à lui-même.

Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:

«Voici un homme!»

En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine,

qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la

rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:

«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert

devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi

de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler

devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...»

Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement,

avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il

plaisantait:

--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous

met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos

petites affaires.

Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de

la foudre.

Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme

si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas

foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.

Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba

Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi,

attendant l'ordre de frapper.

Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement

d'épaules et un geste qui signifiaient:

--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en

sera temps.

Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,

intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure

étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans,

toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il

murmurait:

--Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!

Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait

sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi--et cependant

d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement.

Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion:

«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»

Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas

soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et

qu'il jouait sa tête.

Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:

--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais

mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il

insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance

sur ces questions, quelque peu puériles.

La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le

roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait

comme une insolence, ou l'écraser de son dédain.

--Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il,

en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait

rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.

Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan,

enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait

outrageusement.

--Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder

avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de

voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais

curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France

et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous

partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué

d'intérêt pour vous.

Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois:

--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta,

je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle,

qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est

là...

Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout

de son index.

Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si

imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le

silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.

--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.

Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne

broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange

ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient

froissé.

Le chevalier continuait:

--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,

montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il

intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le

roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici.

En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle

flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son

geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet

homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.

Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et

elle songeait:

«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa

franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise

comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?»

Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et

l'étaler dans un geste de bravade.

Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur

ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant

impérieusement:

--J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.

Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda

Pardaillan droit dans les yeux, et:

--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme.

--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.

Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête

et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par

Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif,

la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister

à l'entretien du roi et de Pardaillan.

Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:

--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître

l'objet de votre mission.

Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves

où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris

instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe

du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance,

comme s'il eût traité d'égal à égal:

--Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes

espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi,

animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que

l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu

amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les

affaires de la France.

L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte:

--Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il.

--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.

Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:

--La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M.

de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas.

--Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement

Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à

reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une

question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à

faire en France.

--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas

prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain.

--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à

laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.

Et, soudain, avec son air figue et raisin:

--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui

librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile.

Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire,

mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.

Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais

il se contint.

--Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre.

Nous verrons...

Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se

contenter de faux-fuyants.

--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste,

légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.

--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.

--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un

proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est

maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.

--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.

--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à

vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et

chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan.

--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne,

monsieur! éclata Philippe, livide de fureur.

Pardaillan répondit avec un flegme sublime.

--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.

Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de

volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui

par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.

Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper,

déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer

lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:

--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus,

ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités

d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et

saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître.

--De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement

Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire.

Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance

devant cette question imprévue.

--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.

--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan

imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais

le roi n'est pas mon maître pour cela.

Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement

qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et,

doucement:

--Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous?

Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:

--C'est un ami auquel je m'intéresse.

En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que

Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir

dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux

encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie

étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette

attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme

une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement:

--Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre

maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez

précieuse pour honorer même un roi.

--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous

ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan.

Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête.

--Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas

d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez

comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans

qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez?

Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau,

laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il

l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait

pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:

--Nous avons nos vues.

--Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant

de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites

valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau

en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous

faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne

promulguera une pareille loi.

--Qu'en savez-vous, monsieur?

--Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains

pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes

heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la

briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.

--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?

--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin!

Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds

qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.

--Comment cela? fit le roi avec étonnement.

--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous

renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France

n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle

est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique...

à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion

catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et

ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la

messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France

qui l'acclame.

--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans

nos projets?

--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez

jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de

gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les

sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air

qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est

noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce

pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités,

un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous.

--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.

Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se

disposait à dire quelque énormité.

--Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que

vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au

contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne

parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous

ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.

Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.

--Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En

attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre

mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?

--Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma

sensibilité un peu nerveuse.

--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre.

Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles

qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en

effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même

répugnance pour la corrida?

--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que

je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé

d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.

--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes

invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle

extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec

cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme

elle avait frappé Fausta l'instant d'avant.

--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et

je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle.

--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la

demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.

--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque

traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce

sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire!

dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les

quelques vérités dont je t'ai gratifié.

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.

Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit

en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde:

--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas,

murmura le roi.

Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:

«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre

par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque

bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement

expédiée...»

Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde

portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à

surveiller attentivement ce qui allait se passer.

Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à

pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste

salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des

murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service,

officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers

immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns

étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas,

d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient

entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au

poing, devant d'autres, un huissier.

Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il

murmura:

«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute

leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni

cet excellent neveu de M. Peretti.»

Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de

vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été

assez téméraire pour élever la voix.

Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan

fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un

silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure

discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement

avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain

pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple.

Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser

Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien,

il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège

avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en

proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien.

Mais chacun voulut voir et entendre.

Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint

le point de mire de tous les regards.

Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il

s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait

raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe

impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers

de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit:

--On ne passe pas ici, seigneur!

--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je

pourrai sortir.

L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en

désigner aucune plus spécialement.

Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu

de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il

se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en

étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit

qu'on ne passait pas par là.

Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un

coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le

saisir au passage.

Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre

pour ridiculiser le chevalier...

Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:

«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez,

nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en

grimaces, et c'est moi qui rirai,» pensa-t-il ironiquement.

Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard,

soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors

Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment

le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec

des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces

quelques phrases:

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que

nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le

pourrons.

--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité.

--Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une

révérence impeccable.

Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:

--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire

jouer ici un rôle... ridicule.

--Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan.

--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux

des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans

protester, nous est insupportable.

--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous,

monsieur, ajouta Sainte-Maline.

--Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit

comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion.

--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces

mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance.

--Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit

Sainte-Maline, en saluant galamment.

--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant

le salut.

--Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger

quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery.

Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant

avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement:

--Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous

faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté.

Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici

il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë--mais

quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans

crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à

l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.

Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à

déambuler.

Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une

explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna

vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était

sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du

chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car

il se frappa le front. Il avait trouvé.

Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et

railleur.

--Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous

ai pas fait mal.

Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale.

A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans

l'oeil une lueur aussitôt éteinte.

Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les

talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:

--Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.

Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main

sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit

subitement.

Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de

rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja

ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire

indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le

fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations

admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de

Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle.

Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre

du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de

faire leur cour.

Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un

air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:

--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!

Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette

d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied

environ du sol, et ordonna:

--Maintenez ainsi cette baguette.

Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se

tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement

ces préparatifs:

--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous

sauteriez par-dessus cette canne.

--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa

moustache d'un air embarrassé.

--J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu

de chose.

Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que

l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce:

--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.

Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de

tous les côtés:

--Il sautera! dit un seigneur.

--Il ne sautera pas!

--Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute!

--Tenu!...

--Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.

--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.

--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui

mit l'épée à la main.

--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au

même instant, il dégaina.

Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans

précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un

geste pareil.

Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une

des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier

proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut

point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste

demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui

se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle

Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant

d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle

poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute

n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent

Français.

L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr

de lui qu'il commanda:

--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.

Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif.

Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de

fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force

irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.

--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.

Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur

Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait

d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.

Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les

dalles, où, cette fois, elle se cassa net.

--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée.

D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa

main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte

formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent,

avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort

de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse

étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,

on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se

répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent

malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa

avec un bruit sec.

Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le

maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son

épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression

de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.

Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait

toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal.

--Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de

son doigt tendu.

Barba Roja essaya une suprême résistance...

--Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!

Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver

aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine.

Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler

sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant

de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan

l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire.

Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.

Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba

Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha.

Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du

colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on

traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du

roi.

Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer

précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la

porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.

Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière

poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi:

--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce

mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa

gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces

incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa

barbe...

Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en

jetant autour de lui des regards étincelants.

Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se

décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan

avait disparu.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 25 / 55 题