DON CESAR ET GIRALDA

Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un

de l'autre, et:

--Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous

dire que je vous suis tout acquis.

--J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.

Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez

mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons

rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.

--Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que

Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?

--El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la

Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent

parfois! disait un autre.

--La Giralda invisible...

--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer

enfin.

--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.

--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique

corrida.

--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!

Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire,

soulignés de rudes coups de poing sur la table.

--En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette

nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se

respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux

derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.

--N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les

épaules.

--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?

Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de

mélancolie.

--Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais

connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero

comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie

par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne

descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé

de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval

caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape

enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot

de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et,

ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux

pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le

connaîtrez.

--Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est

tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête

d'une armée de détrousseurs?

--La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en

masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres

et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable

but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et

que, seul, je devine, murmura Cervantes.

--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus

grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:

--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir

l'Espagne?...

--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette

expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes

seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un

jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de

fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il

a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même.

C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son

existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre

plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.

--C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...

--Lui-même, chevalier.

--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je

le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille,

ce jeune homme sans nom?

Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir

tout près de Pardaillan, et dans un souffle:

--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a

vingt-deux ans.

--Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne

d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...

Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.

--C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une

expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a

la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.

--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité

de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers

de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait

elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on

se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce

vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne

la vérité.

--Et lui?...

--Rien!... il ne sait rien.

--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que

ferait-il?

Cervantes haussa les épaules:

--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord

parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même

s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature

d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la

Giralda.

--Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour

pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?

--Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait

pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.

--Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent

pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille,

puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...

--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...

--Qu'est-ce que cela fait?

--Comment? Et l'Inquisition?...

--Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire

là-dedans?

--Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne...

C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et

jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est

adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.

--Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait

pas en démordre.

--Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la

même peine: le feu.

--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est

plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la

bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à

votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un

peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi

plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez

la connaître à fond.

--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes,

dont le front se rembrunit.

D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre,

et:

--Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin

à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont

simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils

savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait

jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en

sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.

A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra

discrètement dans le patio.

L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du

visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante

dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.

Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir

sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout

regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de

solitude.

Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage,

entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît

attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques

pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.

Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à

l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.

--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond

de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il

ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a...

Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez,

mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.

--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de

Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé

de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II,

âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même

la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce

que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que

l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion

irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces,

comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les

vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était

follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et

ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf

depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...

--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.

--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la

passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui

régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour

lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don

Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa

mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés.

Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en

termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux

rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement,

comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était

partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil

prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que

son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en

le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes

les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable...

Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont

le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins

d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse

Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le

père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.

Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan

venait de remplir, et reprit:

--L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du

gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en

fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face

à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se

lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions

furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague

au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant

des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette

nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...

--Il y eut réellement jugement?

--Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de

basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal

Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le

licencié Birviesca, membre du conseil privé.

--Sous quel prétexte?

--Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres,

voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la

voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine

n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la

passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de

se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un

amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les

expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine,

que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait

pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce

moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais

su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi,

pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent.

Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une

menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses

dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi

se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il

avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.

--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.

--L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès

n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans

l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut

concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été

bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir...

et pour savoir il ne recula pas devant la question.

--La question?... à son fils?... il a osé!...

--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer

son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses

étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est

étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers,

dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin...

juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent

sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la

morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime

pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:

--Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...

--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup

de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris,

ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:

«Je ne parlerai pas!»

--Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain,

essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le

supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.

--Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails

si précis?...

Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:

--On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était

commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet

1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux

prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits

et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands

verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes

chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.

--Et, la reine, fut-elle épargnée?

--On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas

inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle

mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.

--Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous

qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus

éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.

Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant,

menaient si grand tapage.

--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.

--Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici

qui sent le guet-apens d'une lieue.

Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de

l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se

glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il

prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa

main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de

respect mêlée de sourde terreur.

L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des

instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe

d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des

objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec

un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques

mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme

les autres.

Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui

allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante,

comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de

respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de

cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une

frayeur intense.

Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.

Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de

l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.

Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien

remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient

entrés.

Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa

devant eux, et, la main tendue:

--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une

sorte de tranquillité funèbre.

D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune

fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans

sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté.

Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.

Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras

levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en

arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds

à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai,

mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers,

descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée

par l'agent secret de l'Inquisition.

Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux

insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:

--Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On

nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir

dans les _casas santas_, on obéit... Faites comme nous, señor.

Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre

vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient

difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près

terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants

de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète

admiration, et ce cri leur échappa:

--Don César!... El Torero!... et la Giralda!..

Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et,

en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa

radieuse Beauté.

Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent,

toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre.

Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la

quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet

et, avec une explosion de joie furieuse:

--Enfin!... je te tiens!

La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait

sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la

brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais

ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait

doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la

maintenait d'une seule main.

--Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant

brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.

Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur

sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui

barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan

avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible

de le croire animé de mauvaises intentions.

Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour

oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel

tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du

Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que

ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler;

d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus

ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se

lisait, maintenant, un vague étonnement.

Impatienté, il dit sèchement:

--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux

sortir?...

--Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez,

sortez, je n'y vois aucun inconvénient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur

fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à

l'inquiéter.

Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:

--Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel,

même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.

--Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les

ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et,

quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les

égards dus à un agent... tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit,

car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces

paroles, tombées du bout des lèvres.

--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait

trembler.

--Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il

insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous

maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que

vous avez fait saisir traîtreusement...

Après quoi, vous pourrez sortir...

L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène

et, enfin, gronda:

--Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance

aux ordres du Saint-Office?

--Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit

Pardaillan, froidement.

Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:

--Je vous avertis que je ne suis pas très patient.

Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène

prodigieuse.

L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité

suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour

l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.

Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait

parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus

simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé

de menaces, une voix éclatante claironna soudain:

--Oh! magnifique don Quichotte!

C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité,

et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait

immortaliser.

L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna

vers les cavaliers, et ordonna:

--Emparez-vous de cet hérétique!

Et, du doigt, il désignait Pardaillan.

Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir

le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se

regardèrent, hésitants.

--Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...

Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur

annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de

l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre;

Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux

hommes tombèrent comme des masses.

Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant

droit dans les yeux, glacial:

--Laissez cette enfant, dit-il.

--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette

audace! grinça l'inquisiteur.

[Note 1: Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou

inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les

notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.]

--Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer

un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!

Le familier se redressa, farouche, et:

--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!

--Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin,

puisqu'il le faut...

Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la

ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à

la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en

disant:

--Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y

serai.

Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre

cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:

--Détachez ce seigneur!

Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:

--Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait

infailliblement coûté la vie...

Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et

dit:

--Sortez!

--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.

--Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan,

mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous

ne voulez que je vous traite comme tels...

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés,

se dirigèrent vers la porte.

--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de

ça.

Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.

Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules,

l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi

brillante que leur entrée.

Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les

servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et

qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait

cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité,

malheureusement très possible:

--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.

--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.

--Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes,

qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une

heure?

--Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de

désolation comique.

Et, avisant la petite Juana:

--Ecoute ici, _muñeca_ (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien

dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.

--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà

le miroir que vous demandez.

Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille

plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.

Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan,

et, s'inclinant:

--Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable

don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.

--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un

moment Cervantes avec un air très sérieux.

Puis, haussant les épaules:

--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un

homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire

ici ce fou de... don Quichotte.

El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une

voix tremblante d'émotion:

--Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave

des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de

Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou

d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant

cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les

pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.

Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse,

et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:

--Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette

adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en

buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous

soustraire aux dangers qui vous menacent.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 23 / 55 题