DON QUICHOTTE

Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:

«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M.

l'ambassadeur et de sa mission.»

Et, avec un froncement de sourcils:

«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre

épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de

près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,

moi...»

Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la

montagne. Il hocha la tête, et:

«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui

ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu

d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout

brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne

connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire

qui devrait m'étonner!...»

En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une

seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée.

Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse

aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du

roi.

Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il

se renseigna lui répondit:

--Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.

--Et où le roi se rend-il?

--Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour

soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes.

--C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec

son air figue et raisin.

Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après

avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en

longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des

milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à

quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée

royale occupée à dresser ses tentes.

Et il se remit en route encore une fois.

Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques

et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route

poudreuse.

Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où

il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et:

«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce

valeureux prince!»

Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de

seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et

somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs

éclatantes.

Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi

était à demi étendu sur des coussins de velours broché.

Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil

froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue

hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un

spectre!...

Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique

Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.

Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier.

«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure

que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer

au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue

de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies

lèvres des filles de France.»

Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos

jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si

ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte

crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville.

Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et

d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au

nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut

de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie

convenable près du palais royal.

Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment

avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan

s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une

sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.

Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très

patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un

sourire:

--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.

L'inconnu sursauta, et:

--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs

de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout

indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes

amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le

vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous

conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux

bons soins de l'hôte.

--Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son

tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide.

C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était

grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur,

surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en

arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un

nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une

petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée

en pointe.

Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une

propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de

son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.

Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une

complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan,

l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce

qu'il pensait devoir intéresser un étranger.

En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans

l'enceinte du palais royal:

--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause

de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est

le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent

d'Afrique.

--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais

d'un coffret! fit Pardaillan.

--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise,

répondit l'inconnu en riant aussi.

--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que

l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que

votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.

--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si

précieux, selon vous?

--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à

tour sur son front et sa poitrine.

L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan

dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de

murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:

--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!

Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:

--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme

castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me

permettez de me proclamer votre ami.

--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme

français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous

entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si

quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.

Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.

Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à

terre:

--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que

nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne

peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?

--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.

--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire

combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi

des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.

--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt

rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et

aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très

simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement

tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées

comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare

monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les

honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est

convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à

le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour

un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...

--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des

loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte

pas plus mal.

En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut

croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car

l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le

festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.

--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des

vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je

suis.

En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio,

au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille

de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une

demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.

--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde

trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades

que supportent ces minces colonnettes.

Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans,

la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses

hôtes de marque.

Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades

de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils

causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:

--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être

vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes

revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous

vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement

des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques

impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!

--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais

en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet

j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre

digne d'être remarquée.

--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus,

maintenant?

--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit

Cervantes, avec un sourire énigmatique.

--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe

de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre

extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était

assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:

--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission...

Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien

autre que le désir de vous être utile...

--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?

--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant

en face.

Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la

table, à voix basse:

--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si

vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi,

laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes

venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre

intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais

à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que

vous serez frappé.

--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante.

Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?

--Juana, seigneur.

--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées

d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma

foi!...

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se

retirait de son pied léger.

--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en

étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.

Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement

la tête.

--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes,

toujours à voix basse.

--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma

foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.

--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de

ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être

invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il

laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle

main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit

d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse

lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme

qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants,

de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu

que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses

richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie,

a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don

Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez

vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.

--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été

donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir

jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous

venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et

tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de

près... dusse-je être broyé.

--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration.

Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...

--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...

--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.

--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme,

vous tremblez devant des moines!

--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!

--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné...

Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et

même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je

les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient

pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils

eussent été broyés!...

--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous

parlez tout à fait comme don Quichotte!

--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est

un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...

--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!

--Et, avec un accent de sourde terreur:

--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal

qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette

redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays,

si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie,

resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que

l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous

l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante

est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de

malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux

flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous

heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!

Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.

--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de

Cervantes.

Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers

Cervantes et:

--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses

moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié

que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me

connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais

combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que

ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.

--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?

--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une

explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais

aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que

je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II

et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la

France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

--Pourquoi?

--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de

certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.

--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les

oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là...

Il faudra voir... murmura Cervantes.

Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina

profondément devant Pardaillan ébahi, et:

--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux

vous faire une proposition, chevalier.

--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un

commencement d'inquiétude.

--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter

avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!

--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement,

je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne

seigneur...

--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.

--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en

choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son

coeur en signe de remerciement.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 21 / 55 题