TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES

L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route

défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si

engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.

Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les

trois--l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine--mais dans quel

état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une

sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils

gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas

celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le

perron.

--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.

--Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.

--Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos

estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources

d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!

Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans

une vaste salle déserte.

--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond

de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez,

Sainte-Maline!

Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta

dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant.

--Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de

sa rapière.

Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un

coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna:

--Que voulez-vous?

--A boire!... à boire et à manger.

L'hôte tendit une patte large et velue.

--On paie d'avance...

--Maroufle! s'écria Montsery.

En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du

colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et,

dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré:

--Je vais vous servir, messeigneurs!

L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un

pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre

pitance, puis se regardèrent tristement.

--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être...

Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres

pour leurs estomacs affamés.

--Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre,

nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se

respecte!

--C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa

Majesté.

--Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa

personne...

--Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise,

nous avons sauvé la royauté.

--Notre fortune était assurée du coup.

--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort,

anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline

rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour

lui.

--De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery.

--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus

et ne reviendra peut-être jamais!

--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque

voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou

de force...

A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit

entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole.

Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des

fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.

--Allons! dit résolument Chalabre.

Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens

«ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui

bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval,

sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois

spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son

cheval au pas.

Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les

manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à

la main, dit très poliment du reste:

--Halte! monsieur, s'il vous plaît!

Le voyageur s'arrêta docilement.

Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage

enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la

parole:

--Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme

fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et

n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité.

Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger

de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante

révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:

--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par

des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et

même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi

vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à

l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je

vois là.

Nouvelle pause, et péroraison:

--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise

rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on

n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose

pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or,

monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne

étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En

conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur

de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de

la dissimuler sous nos hardes et...

--Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux

sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la

bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de

vous restituer... plus tard.

Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces

d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais

ils ne firent pas un geste pour les ramasser.

--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.

--Cinq pistoles seulement!...

---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis

très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!

--Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa

rapière, je ne permettrai pas...

De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques

nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées.

--Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.

Et, se tournant vers le voyageur:

--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air.

Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux

excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les

avez extraites.

Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude

menaçante.

Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:

--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!

--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.

--Bussi-Leclerc! crièrent les trois.

--Lui-même, messieurs!

Et, avec une ironie féroce:

--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits

détrousseurs de grand chemin?

--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en

guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons,

vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les

choses se passent?

--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur

l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée.

--Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que

je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt

d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous

faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que

vous trouveriez dans ma bourse.

Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés.

Enfin, Sainte-Maline rengaina et:

Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.

--Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous

entendons pas, ajouta Chalabre.

Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:

--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous

trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et

équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je

vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je

compter sur vous?

--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le

service que vous nous proposez ne nous convient pas...

--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.

--Mais enfin, monsieur?...

--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné

vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?

--C'est dit, foi de gentilshommes.

--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce

n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans,

hôtellerie du Coq-Hardy.

--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.

Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III

restèrent immobiles.

Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route,

alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces

d'or restées à terre.

--Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu

ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau,

messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de

Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons

d'armes!...

--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.

Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage

dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.

--Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de

malheur! criait le plus jeune.

Déjà, l'hôte apparaissait, criant:

--Voilà! voilà! messeigneurs!

Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui

accouraient:

Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien

traitées et bien pansées.

--Soyez sans inquiétude, monseigneur...

Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des

révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans

une cour d'auberge.

--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous

ce pourpoint cerise!

--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme

elles font ressortir la finesse de votre jambe!

--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans

ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant

gentilhomme!

Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent

dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la

main, multipliant les courbettes.

Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:

--Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour

ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais

moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,

bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...

--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là...

Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!

--Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect

auquel on a droit.

--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.

--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous

proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse.

--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!

C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.

--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu!

vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied

mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez

votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.

Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:

--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous

fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery.

--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?

--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui,

dit-on, faisait trembler Guise?

--Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.

--Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la

Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous

faire entrer... Acceptez-vous?

--Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous

serons au service d'une souveraine.

--Quel sera notre rôle auprès de la princesse?

--Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller

sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.

--Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse

a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois

gardes du corps tels que nous?

--Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.

--Il vous reste à nous désigner ces ennemis.

--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.

--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez

plaisanter?

--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis,

je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton

grave.

--C'est donc le diable en personne?

--C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé le gouverneur à sa

place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est emparé de la

forteresse et a délivré tous les prisonniers. Et vous le connaissez

comme moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, au

nombre de ces prisonniers.

--Pardaillan!

Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, au même instant, les

trois furent debout, se regardant, effarés.

--Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu'il n'est plus

question de plaisanter.

--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...

--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?

--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, après tout.

--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notre dette...

--Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? Marchez-vous contre

Pardaillan?

--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!

--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au

triomphe de Fausta et au succès de ses «ordinaires»!

--A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit le trio en choeur.

--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 18 / 55 题