BUSSI-LECLERC

Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse

Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du

Béarnais.

L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet

dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta,

sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.

Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers

referma le guichet et sortit à son tour.

L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui,

remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement

enjouée, s'écria galamment:

--Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre

beauté?

--Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge

écrasent nos faibles épaules.

Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait,

Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse

et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.

--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la

ruine. Me les refuserez-vous?

L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de

cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:

--Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah!

si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de

France!...

--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je

m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus

importante... celle de Fontevrault, par exemple...

--Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la

première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la

diriger.

Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant,

n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans

ses appartements, elle murmurait:

--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du

côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on

lui rend.

L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur

converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia

par ces mots:

--Allez, soeur Mariange, et faites vite.

Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait

auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste

manteau.

--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous

êtes ici en sûreté.

Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:

--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi

de prononcer devant lui un nom...

--Pardaillan...

--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au

travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne...

--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.

M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets

d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée

du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de

Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui

que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur?

--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait.

--Fausta!

--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?

--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!

--Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser

Fausta du danger qu'elle court?

--Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir

de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura

reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu...

--Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit

donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses

trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais

quels sont, au juste, ces projets?

--Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.

Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:

--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?

Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement

choquée.

--Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi

de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus

riches. Alors...

--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends

admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez,

maintenant, me mettre au courant.

--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de

Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette

déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan

doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous

devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser

qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques

bonnes épées.

--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.

Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons.

Que devrai-je dire à la princesse de votre part?

--Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis

toujours son humble servante.

--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.

Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en

trottant, songeait:

«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes

soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs

et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille

où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en

correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un

des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain

au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec

lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La

déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le

gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se

terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si

je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais!

«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est

vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune

que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au

moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre

solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié,

à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse

qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une

situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté

de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte

abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous

les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne

suis pas un niais...»

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 16 / 55 题