LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT

Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de

travail, demeura longtemps songeur.

Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire qui vint, à voix

basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance

la faveur d'une audience particulière, ajoutant que le comte paraissait

violemment ému.

Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut

comme un trait de lumière pour le pape qui murmura:

--Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato,

ajouta-t-il à haute voix.

Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d'un

pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de

violence.

--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous à nous

dire?

Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, écartait la cotte

de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de

Montalte.

Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:

--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...

--En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourire livide.

Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement

d'épaules dédaigneux, les dents serrées, d'un ton tranchant:

--Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné a celui qui l'a

porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine

mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la même femme.

--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela à moi?

--Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à Votre Sainteté,

parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais

s'appelle Montalte!

Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit à le

remplir.

Sfondrato, immobile, songeait:

--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui

osera toucher au grand juge...

Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.

--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demandé

le duché de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...

Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:

--Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est

Montalte... votre neveu! celui que vous désignez au conclave pour vous

remplacer!

--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais

frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette

femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!

--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous,

son oncle, vous parliez ainsi?

--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus

mon neveu, il est mon ennemi! il a arraché de mes mains l'arme qui peut

anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par

moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol maudit...

--Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.

--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures

peut-être, quittera Rome et s'en ira, escortée de Montalte, porter à

l'Escurial le document qui donne à Philippe le trône de France.

Voilà l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand

inquisiteur!...

--Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte!

Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc

que le pape venait de lui conférer:

--Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand

juge, et, en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure,

je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'échafaud est

prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-être,

mais cette femme appartient au bourreau et sa tête tombera!... Montalte,

je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant au grand

inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... Un mot, Saint-Père, un

ordre!

--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai,

moi, cessé de vivre!

Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:

--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-même

pèsent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang

du Christ, je n'aurais qu'à fermer cette main, pour les broyer!

Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et

l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document,

l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai

besoin de deux ou trois années d'existence pour assurer le triomphe de

la papauté!...

Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec attention. Quand le

pape eut terminé:

--Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, quand ils seront

hors de vos États, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce

moment, leur voyage est terminé.

--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc,

êtes-vous sûr de vous?

--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.

--Et le grand inquisiteur?

--Un ordre... il meurt!

--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!

Et, sur un geste du duc:

--Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je ne connais

qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta... et de la

vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!

Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, surmontant son

émotion, il demanda:

--Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où je serais brisé,

moi?

--Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si

Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence à la tête,

assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le décider...

oui, ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte en leur

voyage!

--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens à

m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille à les broyer

d'un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous le

lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte à lui briser les crocs

après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il en lui-même.

--Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan

n'est pas un homme qu'on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut...

--Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?

--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être le seul homme qui

ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez,

duc, essayez de décider Pardaillan.

--Où le trouverai-je?

--Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre auprès de Henri de

Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que

Fausta porte à Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous

regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez

trouvé, vous lui direz simplement ceci:

--Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document qui lui livre

la couronne de France...

--Quand faut-il partir?

--A l'instant.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 12 / 55 题