LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT

Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ça et là

quelques escabeaux; une étroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,

un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une

vaste cheminée où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux

hermétiquement clos: c'était la chambre de Sa Sainteté Sixte-Quint.

Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlète

d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois luit sous les sourcils, on

devine encore l'infatigable lutteur.

Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos tourné à la

cheminée. Et le pape songeait:

«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante

Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...

le fils de Pardaillan!...»

Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son

fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa rêverie:

--Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles, car

l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, à frapper

Philippe d'Espagne...

Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin

qu'il parcourut des yeux.

«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette déclaration à la

pusillanimité de Henri III... inspiration plus funeste encore que

j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connaît son

existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...

Moi!...» murmura-t-il.

Sixte-Quint haussa les épaules:

«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir réalisé mon rêve:

Philippe chassé d'Italie!... L'Italie unifiée du nord au midi, l'Italie

entière soumise et asservie et la papauté maîtresse du monde... Que

faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par quelqu'un qui

n'arriverait jamais?... Peut-être... L'anéantir?... Ce serait un coup

terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été

détruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!...»

Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel

s'étale un large sceau... le sceau de Henri III de France.

Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.

Un instant encore, et c'en était fait des rêves de Philippe d'Espagne.

Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la

tête, répéta:

«Que faire?...»

A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint

se retourna furieusement et se trouva en présence de son neveu, le

cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face à face.

--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...

Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène pose sur la table

pour appeler, jeter un ordre.

D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui et froidement:

--Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!

--Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,

oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?

--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce de Fausta.

Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle était

morte, un sourire:

--La grâce de Fausta?... Soit!

Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangés sur la

table, et, très posément, le remplit et le signa d'une main ferme.

--Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et entière. Et,

maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,

et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais

grâce!

--Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez

signé cette grâce, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous

vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée en lui

faisant prendre moi-même le contrepoison qui l'a rappelée à la vie.

Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:

--Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne

peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en même

temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?...

As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé de Fausta?...

Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le

plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.

--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.

Montalte ferma les yeux et pâlit.

Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant, à ce Pardaillan

inconnu qui avait été aimé de Fausta. Il avait senti une haine mortelle

et tenace l'envahir. Des pensées de meurtre et de vengeance étaient

venues le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:

--Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,

quant à ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre à Fausta

qui ira le porter, elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient... Et,

pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.

Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder à des

menaces à peine déguisées lui était insupportable. Bravant le poignard

de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,

somme toute, il l'avait lui-même retiré de la flamme où il hésitait à le

jeter. Après tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu

qu'il n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il répondit:

--Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce à toi et à elle,

va!...

Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:

--Monsieur, j'ai le parchemin.

--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.

--Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta ira le porter à

S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le

plus.

Espinosa fronça légèrement les sourcils et:

--Pourquoi la princesse Fausta?

--Parce que je vois là un moyen de la préserver de tout nouveau danger.

--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le

dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tôt possible.

--La princesse partira dès que ses forces lui permettront d'entreprendre

le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra à

destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 9 / 55 题