«Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois
attaquaient G..., il advint un fait singulier digne de demeurer dans les
annales de l'Amour.
«De race polonaise, le commandant de l'artillerie qui attaquait le
secteur était le comte Pr..., propre cousin du commandant de
l'artillerie russe, le comte Cs... La guerre a créé de ces pénibles
situations dans les familles éparpillées de la Pologne déchirée.
«Très riche, bien qu'il fût «au service de l'Autriche», le comte Pr...,
qui possédait d'immenses domaines dans la région, y avait longtemps vécu
avant la guerre et même s'était vu contraint d'y laisser son amie, une
marchande au long corps potelé, au regard voluptueux et musicienne
accomplie, laquelle, depuis peu de temps, était du dernier bien avec le
comte Cs..., commandant de l'artillerie russe. De son côté, celui-ci
laissait derrière les lignes sa maîtresse qu'il aimait tendrement. Cette
jeune patricienne, veuve depuis un an à peine, et qui connaissait pour
la première fois le plaisir d'aimer, se désolait d'être séparée de son
amant, et le comte Pr..., qui avait eu l'occasion de lui être présenté
avant qu'il devînt l'ennemi, l'envahisseur, lui faisait en vain une cour
très assidue. Il n'avait pas oublié toutefois sa musicienne, la
marchande de G... et, musicien lui-même, compositeur de talent, pour se
rappeler au souvenir de sa maîtresse, il eut l'idée de lui donner un
concert, tour à tour aubade et sérénade, tel qu'aucun amant n'avait
encore tenté d'en flatter l'ouïe de sa maîtresse. Après avoir mesuré le
son des canons de façon à connaître le timbre et la hauteur de la note
qui sortait de leur âme, il composa une épouvantable symphonie qu'il fit
exécuter à ses batteries; et son rival, le commandant de l'artillerie
russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu'à ce terrible
concert il mêla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins
puissants, de ses canons, complétant ainsi l'horrible symphonie de son
ennemi. Ce n'était rien moins que de la musique de chambre. Et ce
concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits,
terrifiant ceux qui l'écoutaient et auraient bien voulu ne pas
l'entendre, mais ne pouvaient s'empêcher d'en admirer l'effrayante et
magnifique harmonie.
«Durant la deuxième nuit, le comte Pr... fit lancer sur la ville de G...
des obus à gaz suffocant où, s'étant souvenu des alcancies des Mores de
Grenade, il avait fait mêler des parfums très subtils qui embaumèrent la
ville assiégée et les odeurs les plus variées et les plus violentes s'y
succédèrent jusqu'à l'aube, tandis que le front des tranchées
s'éclairait d'une merveilleuse pyrotechnie de fusées de toutes les
couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison
russe et la presque totalité de la population de G... périrent de ce
concert avec la maîtresse du comte Pr... qu'il retrouva morte sur le
cadavre de son amant. Quant à la maîtresse de celui-ci, qui avait
résisté jusque-là au désir du vainqueur, il fallut qu'elle cédât à sa
violence, mais le soir même elle poignarda le comte Pr... qui s'était
endormi gorgé de viande, ivre d'hydromel et de tokay centenaires, après
quoi une dernière rafale tirée de loin sur les batteries russes laissa
tomber un obus sur le petit castel où vivait la jeune veuve et la tua de
telle façon qu'à l'accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun
des quatre amants polonais.»
Et la princesse Nathalie Teleschkine ajouta:
«Cette histoire m'est parvenue dans une lettre de Russie. Qu'y a-t-il de
plus précaire que l'amour en tous les temps? Ne vous étonnez pas, mon
cher Pablo, qu'il le soit davantage en temps de guerre.»
Et elle reprenait une à une les lettres qu'Elvire avait écrites à Pablo.
Depuis le retour de son amant Nicolas, Elvire, après avoir rompu avec
Pablo, l'avait revu et la vie s'écoulait sans heurts. Nicolas
s'intéressait de moins en moins à Elvire et courait de son côté avec les
petites actrices qui venaient donner des séances à l'hôpital ruritanien.
Elvire en était profondément froissée et bien plus jalouse qu'elle ne
disait, car elle voyait le manège de son Nicolas, tandis que celui-ci ne
s'était pas aperçu des intrigues d'Elvire.
Elles lui furent révélées par la marraine de guerre d'un des officiers
soignés à l'hôpital. Elle lui avait fait des avances auxquelles il avait
fait un accueil incertain, car il était sorti avec elle et l'avait menée
quelquefois prendre le thé rue de Rivoli. Il l'avait même présentée à
Elvire qui passait maintenant la moitié de son temps à la Coupole avec
son Pablo aux mains d'azur et ses amis. Mais Nicolas ne s'était jamais
décidé à faire sérieusement la cour à la marraine du lieutenant Emmanuel
Verde-Croya, la jolie Nicole, qui, dépitée et pour brusquer la rupture
qu'elle souhaitait entre Elvire et Nicolas, lui déclara un jour qu'elle
était venue voir son filleul à l'hôpital: «Mon cher, vous êtes cocu.» Et
elle eut une crise de nerfs au moment où, rouge de honte, il répondait:
«Je ne crois pas.» Et tandis que le lieutenant Verde-Croyes sortait de
la chambre en boitillant et en chantonnant la chanson de Chérubin
J'avais une marraine
Que mon coeur, que mon coeur a de peine
Nicolas, qui n'y croyait pas, fit cependant à ce propos, dès le soir
même, une scène à Elvire et tout Montparnasse qui était au courant se
mêla de les séparer. Seule, Elvire se mit dans la tête qu'il fallait
qu'elle restât avec son Nicolas, nia si bien, qu'elle nia tout ce qu'on
lui reprochait, cessa d'aller à la Coupole et de voir Canouris qui lui
écrivit et elle lui répondit d'un ton courroucé que leur camaraderie
était finie et, moitié pour ravoir Elvire, moitié pour que Nicolas, dont
il était l'ami, fut au courant du caractère de sa maîtresse, Pablo, qui
avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les méprisait,
prit la résolution de prévenir la soeur de Nicolas, afin que l'étendue
du scandale empêchât toute réconciliation.
Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu'il aimait Nicolas
comme un frère, qu'il était navré de le savoir acoquiné avec une fille
comme Elvire, la présenta comme une dangereuse Sirène dont il avait été
lui-même la victime, la montra s'amusant avant lui avec des aviateurs
anglais, des journalistes américains et un auxiliaire du service de
santé.
Nathalie Teleschkine l'écouta avec une joie épouvantablement douloureuse
car depuis longtemps elle souhaitait que son frère rompît avec Elvire
et, d'autre part, elle craignait qu'il ne supportât pas sans beaucoup en
souffrir cette inévitable rupture.
Pablo Canouris lui montra les lettres qu'Elvire lui avait écrites, mais
elles ne pouvaient servir qu'à renforcer une conviction morale car elles
n'étaient pas, en elles-mêmes, compromettantes. Elles étaient amicales,
c'est tout. Finalement il montra des croquis qu'il avait faits d'après
Elvire nue et une photo où elle était représentée nue aussi.
La princesse Teleschkine n'en avait pas besoin de tant pour asseoir sa
conviction, elle remercia Pablo de la preuve d'amitié qu'il venait de
donner à l'endroit de Nicolas et sa colère à l'égard d'Elvire était si
grande que, si elle l'avait tenue, elle l'eût étranglée sur l'heure,
mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la maîtresse de son
frère avait peint et qui représentait des pivoines d'un rose éclatant
sur un fond azuré. Elle le lacéra. Et Pablo, que le talent d'Elvire
séduisait, ne vit pas sans peine s'accomplir sous ses yeux cet acte
inutile de vandalisme.
Quand Nicolas vint à l'heure du thé chez sa soeur, elle le mit au
courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus pâle qu'un mort,
revint aussitôt à son atelier et pria Elvire de s'en aller car il était
au courant de tous ses déportements, il lui dit qu'il était inutile
désormais de les nier, que Pablo lui-même avait tout raconté, puis il
sortit pour permettre à Elvire de faire ses bagages et de partir.
Mais, lorsqu'il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait
été laissée dans la serrure, à l'intérieur, et une forte odeur de gaz
émanait des jointures de la porte. Il donna l'alarme et, avec le
concierge, enfonça la porte, et l'on trouva Elvire asphyxiée sur le
fourneau à gaz. Le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du
mal à la faire revenir à elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant
foi à ses dénégations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo eût
dit la vérité, Nicolas mit ses dénonciations sur le compte du dépit
qu'il avait eu de ne point réussir à enlever Elvire.
Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les
avoir faits de chic et la photo, au dire d'Elvire, avait été prise à
Pétrograd; l'épreuve que détenait Pablo, Elvire l'avait perdue ou
peut-être même Pablo l'avait-il dérobée un jour qu'il était venu visiter
ses amis.
Si bien qu'il ne restât rien de cette histoire que huit jours de lit
durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite à l'atelier
de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de
quoi il s'agissait dans cette maison, l'Eros luttant sauvagement avec
l'Anteros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure
qu'il gardait précieusement et relisait chaque année avec un étonnement
toujours croissant:
«C'est sans doute, dit-il, aux frais du prophète anonyme qu'on a imprimé
et distribué une singulière prophétie concernant les événements à venir
avant le 9 avril 1931.
«L'exemplaire que je possède, et qui a paru en 1903, m'a été donné dans
la rue, à Paris, la même année.
«Certaines prédictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli,
et qui se trouvent réalisées, donnent un intérêt à la brochure du
Nostradame inconnu.
«La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture.
«Voici le titre complet:
«Vingt événements à venir--Selon le Prophète Daniel et
l'Apocalypse--Entre 1906 et la fin de cette Ere en
1929-1931--Révolutions et Guerres dans le cours de 1906 à
1919.--Confédération de dix Royaumes vers 1919: la France, la Grande
Bretagne, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Grèce, l'Egypte, la Syrie,
la Turquie, les Etats des Balkans.--Venue d'un Napoléon comme roi d'un
des Etats grecs vers 1920-21 et comme roi de Syrie vers 1922-23 et le
Président de la Confédération de 1925-27 à 1929-31.--Ascension de
144.000 chrétiens au ciel, sans qu'ils aient vu la mort, le 26 février
1924 ou 1926.--Alors d'étonnants phénomènes.--Guerre universelle de
janvier à août 1925 ou 1927.--Grande tribulation et persécution pour 3
ans 1/2, de août 1925 ou 1927.--Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le
2 mai 1929 ou 9 avril 1931, pour détruire les méchants et régner sur les
nations 1000 ans.--Aussi le livre du Prophète Daniel.--Librairie
Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris.
«Il faut noter que le Napoléon venu de Syrie est appelé tantôt Empereur
des Dix Royaumes et tantôt Président de la Confédération.
«Une image en couleurs représentant quatre personnages à cheval,
symboles des événements prédits, illustre ce titre, dont j'ai respecté
les bizarreries.
«Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en
couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la
bataille d'Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929
ou 9 avril 1931.
«Au bas de la 4e page de la couverture, on lit: Imprimerie Tom Browne et
Compagnie, Hyson Green, Nottingham.
«A en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la
première édition en aurait été publiée à la librairie Martien, en 1863,
à Philadelphie. Une autre édition, augmentée, aurait paru en 1893.
«L'édition de 1903 serait la plus intéressante, car les dates précises
des vingt événements à venir s'y trouvent pour la première fois. Il est
possible que les premières éditions aient été publiées en anglais, mais
l'auteur n'en dit rien.
«Les premières pages de la prophétie peuvent la faire prendre pour un
ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant le Napoléon annoncé finit
par tomber dans de telles impiétés, de si grandes cruautés que si la
brochure n'était qu'un pamphlet de propagande politique, elle irait à
l'encontre de son but.
«L'auteur connaît, pour les avoir parcourus, les Etats-Unis, l'Europe,
la Palestine.
«D'autre part, on se trouve en présence d'un historien éclairé, sinon
érudit. Aucun des problèmes de la politique contemporaine ne lui est
inconnu. Il n'affecte pas des prétentions prophétiques: ses prédictions
ne sont que des gloses sur des textes sacrés.
«--Des révolutions et des guerres dans le cours de 1906 à 1919, dit le
prophète inconnu, amèneront la séparation de la Macédoine, l'Albanie et
la Syrie de la Turquie, et l'extension de la France jusqu'au Rhin, et
transformeront, pas plus tard que 1919, les 22 royaumes ou Etats qui
occupent maintenant le territoire de l'ancien Empire romain de César en
dix royaumes gouvernés par dix souverains, comme le représentent les dix
cornes de la bête de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de
Daniel. II, 33; VII, 24. Les 22 Royaumes ou Etats sont: (1) la France;
(2) la Grande Bretagne; (3) la Belgique; (4) le Luxembourg; (5) la
Suisse; (6) la Bavière; (7) Bade; (8) Wurtemberg; (9) provinces du Rhin;
(10) l'Espagne; (11) le Portugal; (12) le Maroc qui sera ajouté à la
France ou à l'Espagne; (13) Tripoli, qui sera ajouté à la France ou à
l'Italie; (14) l'Autriche; (15) l'Italie; (16) la Grèce; (17) l'Egypte;
(18) la Turquie; (19) la Bulgarie; (20) la Serbie; (21) la Roumanie;
(22) le Monténégro.
«Dans le cours de 1906 à 1931, il y aura des révolutions et des guerres
dans toutes les parties du monde, ainsi que des grèves et des luttes
entre patrons et ouvriers, de grands tremblements de terre, des
troubles, des commotions, des famines et des pestes; des signes dans le
soleil, dans la lune et les étoiles.»
«Un second passage mentionne ces faits qui doivent se produire avant
1919.
«Formation de ces dix royaumes en une Confédération ou Alliance de dix
royaumes (remplaçant la triple alliance actuelle de l'Allemagne, de
l'Autriche et de l'Italie, ainsi que la double alliance de la France et
de la Russie). Les dix royaumes confédérés se composeront de: (1) la
France, s'annexant plusieurs petits états ou royaumes, et ainsi agrandie
jusqu'au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen à Ratisbonne, parce
qu'autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontière de l'Empire
Romain entre la France et l'Allemagne; (2) la Grande Bretagne séparée
(du moins tant que ces pays auront des parlements à eux) de l'Irlande et
de l'Inde, ainsi que ses autres colonies qui n'ont jamais fait partie de
l'Empire Romain de César; (3) l'Espagne avec le Portugal et toute cette
partie du Maroc qui ne sera pas ajoutée à la France; (4) l'Italie
probablement avec Tripoli; (5) l'Autriche, au moins les provinces
situées au nord du Danube, c'est-à-dire moins presque toute la Hongrie
et la Bohême, la Moravie et la Galicie; (6) la Grèce avec la Thessalie,
l'Epire, la Macédoine et l'Albanie comme il fut autrefois; (7) l'Egypte;
(8) la Syrie, séparée de la Turquie; (9) la Turquie qui ne comprendra
plus que l'ancienne Grèce et la Bithynie; (10) les Etats des Balkans ou
Etats slaves, c'est-à-dire la Bulgarie et la Roumanie et une partie de
la Serbie et de la Hongrie.
«Il y aura donc ainsi cinq royaumes d'Orient et cinq d'Occident, espèce
d'Etats-Unis.
«Chacun de ces dix royaumes aura un gouvernement constitutionnel,
c'est-à-dire démocratique, monarchique. Conséquemment l'Egypte, la Syrie
et la Turquie auraient avant 1919 des parlements et des députés élus par
les peuples.
«Un chef remarquable (semblable à Napoléon Ier de 1798 à 1806)
apparaîtra en France dans les guerres qui auront lieu à quelque période
entre 1906 et 1919 et il élèvera cette confédération de dix Royaumes,
semblable à un Eiffel politique, et ainsi, inconsciemment, il préparera
le chemin pour le Napoléon qui deviendra la petite corne vers 1920-21,
et Roi de Syrie vers 1922 et l'Empereur de dix Royaumes vers 1926,
sommet de la pyramide politique, pour trois ans et demi.»
Nicolas Varinoff, qui s'intéressait passionnément à la guerre, observa:
«--Il n'est pas souvent question de l'Allemagne, ni de la Russie dans
cette singulière prophétie.»
«--Pas plus que de l'Amérique et du Japon, ajouta Mahner, mais c'est le
propre des prophéties d'être singulières.»
«--Le plus singulier, dit Nicolas, c'est qu'il commence à être
sérieusement question d'une confédération latine et des historiens comme
Ferrero et Luchaire s'occupent, par des enquêtes, d'y préparer l'opinion
publique.»
«--Mais, dites-moi donc, s'écria Elvire, qui commençait à s'intéresser à
la question, quel âge peut avoir aujourd'hui le Napoléon dont il
s'agit?»
«--Je l'ignore, mon enfant, dit Mahner, et peut-être n'est-il appelé ici
Napoléon que par manière de parler et symbolise-t-il tout simplement le
nouvel astre impérial qui se prépare à rayonner sur le monde,
l'Impérialisme civilisateur né de l'adroite solution des problèmes qui
se posent encore aujourd'hui dans la Méditerranée orientale.»
X
Le long stationnement que la guerre a imposé aux soldats a fait éclore
sur le front un certain nombre de superstitions et tout un folklore
mystique ou profane qui mérite qu'on l'étudie passionnément.
La superstition relative à l'allumette unique donnant du feu à trois
cigarettes nous vient d'Angleterre.
«Le régiment a longtemps combattu auprès des Anglais, me dit le
lieutenant D..., qui le premier me parla de cette superstition, et ce
sont ceux qui nous ont enseigné cette chose si tragique et d'apparence
un peu ridicule.
«Je ne suis pas plus superstitieux qu'un autre. Je ne vous dirai point
que j'y crois fermement ou que je n'y crois pas. On expliquera la chose
comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j'ai été témoin.
Chaque fois qu'on a allumé devant moi trois cigarettes avec la même
allumette, il s'en est suivi, dans un délai très bref, la mort d'un des
trois fumeurs.
«Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition
n'était pas neuve, mais qu'en temps de paix les dommages qui en
résultaient n'étaient pas si graves qu'à la guerre, où, ce qui peut
arriver de plus simple et de plus naturel, c'est de perdre la vie.
En ce qui me concerne, comme le lieutenant D..., je ne dirai pas: «J'y
crois» ou: «Je n'y crois pas». Mais blasé sur la mort et le sang comme
peuvent l'être ceux qui ont longtemps pratiqué la zone de feu, où je fus
artilleur d'abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans
émotion de la mort du sous-lieutenant d'artillerie François V..., qui
était attaché à l'Etat-Major d'un corps d'armée.
Il m'avait invité un jour à sa popote et quelqu'un ayant parlé de cette
superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-même
et mon ami François V..., qui la déclara fort intéressante et ajouta
qu'il était urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la
guerre.
Mais, au même moment, ayant allumé une cigarette, j'avais passé
l'allumette enflammée au voisin du jeune officier d'artillerie qui, se
penchant vers elle, alluma, lui troisième, sa cigarette.
Je ne puis exprimer combien ce geste fit d'impression sur moi... Le
lieutenant François V... fut tué le lendemain matin en accomplissant une
mission, tué bêtement à sept ou huit kilomètres des lignes par un de ces
obus que les Allemands tirent au hasard.
Je note cette histoire entre mille où j'ai joué un rôle ou que j'ai
entendue raconter par des témoins dignes de foi.
Au reste, le témoignage a ici peu d'intérêt, et ce qu'il importe de
noter c'est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause
que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette à la même
allumette, l'exclamation suivante fait jeter le tison enflammé: «Jamais
trois cigarettes!»
Et le capitaine T..., d'un régiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui
en parlait un jour devant moi, ajoutait:
«On ne s'en méfie pas tant à cause de la mort qui s'ensuit. La mort, en
effet, ne fait plus peur à personne. Mais surtout parce qu'on a remarqué
que c'est toujours une mort bête qui survient. Cette mort par éclat
d'obus dans la tranchée ou au repos à l'arrière, qui n'aurait rien
d'héroïque s'il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne fût pas
héroïque.»
Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j'ai eu
l'occasion de noter dans quatre régiments différents.
Je veux parler de l'autobus de rêve.
J'en ai entendu parler la première fois par les poilus d'une batterie
composée de gens du Nord. Ils m'affirmèrent que ceux qui avaient été
tués à la bataille (un très petit nombre, d'ailleurs, cinq ou six)
avaient, la veille ou l'avant-veille, rêvé d'un autobus.
J'essayai d'abord de m'expliquer cette croyance en la rapportant aux
autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais,
somme toute, mon explication était fort incomplète.
Un sapeur du Midi me raconta la même chose, en termes à peu près
identiques.
Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d'entendre un caporal
d'infanterie de la région de Paris me dire avec assurance qu'il ne
tarderait pas à être tué, qu'il le savait bien, ayant rêvé d'un autobus,
et il me détailla les circonstances de son rêve.
«Il était minuit, me dit-il, un autobus s'en allait lourdement et vite
sur une route. Il était complet et les voyageurs qui se trouvaient
serrés les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui
me faisaient frissonner...
«J'étais moi-même dans un boyau où tout le régiment défilait et je
pliais sous le poids d'un barda plus lourd qu'un piano à queue. Je
trébuchais, m'étalais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un
trou où je m'enlisais jusqu'aux cartouchières.
«Et cette marche dans le boyau était coupée par le «Faites passer que ça
ne suit pas». Puis, tandis que l'on attendait, appuyé contre les parois
suintantes, que les égarés eussent rejoint, je faisais signe à l'autobus
de s'arrêter pour me prendre; mais lui, lourdement, allait toujours plus
vite, sans dépasser la colonne des biffins arrêtés sous terre et le
regard des voyageurs devenait plus morne, tandis que dans le boyau une
corvée de soupe ayant passé avant nous et un faux pas ayant fait se
renverser des marmites de campement, les macaronis présentaient les
armes sur un tas de glaise.»
En effet, trois jours après, ce caporal mourut très bravement en allant
couper des fils de fer. Il fut tué par une torpille qui éclata avec un
bruit d'engloutissement.
Un autre soldat ayant un jour rêvé d'un autobus, un sergent, né malin,
s'efforça de changer le caractère de ce songe. Il y réussit et le soldat
vient de passer caporal. L'anecdote est d'autant plus intéressante
qu'elle se double d'une sorte de prophétie qui vient de se réaliser sur
le front anglais grâce aux exploits des tanks.
«T'as rêvé d'un autobus, toi? dit le sergent. Comment que t'aurais fait,
vu que t'as jamais été à Paris?»
Et le soldat lui décrivit la machine.
«Ça, un autobus! dit le sergent, une mécanique qui marche comme si
qu'elle avait le vertige, tandis qu'elle lessive son foîron dans la
terre des tranchées qu'elle éventre! Y a pas plus d'autobus que de
beurre au ... Ce que t'as vu c'est sûrement une nouvelle machine qui va
rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras ça et moi
aussi.»
Il m'a été rapporté que dans un régiment du midi, la croyance à
l'autobus de rêve existait, mais modifiée, car c'est d'un camion
automobile qu'il s'agissait, et qu'on avait eu plusieurs exemples de la
véracité de ce songe bizarre, qui n'est pas la moins curieuse des
superstitions qu'a fait naître la longue station dans les tranchées.
Je laisse de côté les pratiques religieuses dont le caractère sacré est
au-dessus du but que je me suis proposé ici et qui, méritant un respect
particulier, ne doivent pas être confondues avec les petites
superstitions qui sont nées de la guerre, comme celles qui s'attachent à
l'or monnayé.
Le front a donné pas mal d'or au gouvernement, mais je crois qu'il en
possède encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que
les Allemands soignent mieux les prisonniers blessés quand ils ont des
pièces de vingt ou de dix francs. En quoi l'on se trompe, car les Boches
font sans doute main basse sur l'or que peuvent posséder les prisonniers
français; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres,
c'est sans doute absolument faux.
D'autre part, c'est une croyance très répandue parmi les canonniers
(aussi bien les servants que les conducteurs) que les Boches châtrent
les artilleurs qui n'ont pas au moins une pièce d'or pour se racheter.
L'or monnayé a ainsi pris peu à peu le caractère d'un talisman destiné à
éviter une mutilation à ceux qui ont le malheur d'être faits
prisonniers, blessés ou non.
J'ai connu une batterie où, au mois de mai 1915, grâce à la fabrication
et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes,
coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n'y avait pas
moins de cinq mille francs d'or, recueilli principalement chez les
fantassins qui étaient les meilleurs clients des bijoutiers de
l'artillerie.
Les appels réitérés du Gouvernement conseillant aux soldats de se
débarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trésor allemand au
cas où ils tomberaient aux mains des ennemis, ont été transmis avec tant
de discrétion qu'ils n'ont pas toujours été suivis d'effet. Et je crois
bien que, dans ce cas particulier, l'infanterie a mieux compris que
l'artillerie l'intérêt patriotique qu'il y avait à ne point conserver de
l'or monnayé.
Cette manie de l'or a pris, la guerre durant, une apparence
superstitieuse qui fait qu'elle relève maintenant du folklore; mais
c'est avant tout une superstition d'ordre pratique, dont il n'est pas
toujours facile de démontrer le mal-fondé dans un pays où, l'or ayant
toujours abondé, tout le monde est bien fixé sur sa valeur d'échange.
Beaucoup de ceux qui gardent de l'or monnayé le placent sur le côté
gauche, les pièces champ contre champ, de façon à blinder le coeur et le
protéger des balles.
J'ai encore entendu raconter que l'or aurait la vertu d'attirer les
Boches et qu'un sergent qui possédait une pièce de vingt francs avait,
en la faisant miroiter au soleil, charmé une trentaine de Feldgrau qui
l'avaient suivi jusque dans la tranchée française où ils avaient été
facilement capturés, tout cela grâce à la vertu de l'or.
Un soldat, cultivateur de la région lyonnaise, a émis un jour, devant
moi, l'opinion que chaque homme a son étoile qu'il lui importe de
connaître. Jusqu'ici, rien que de commun et il n'y a là qu'une
application du dicton: avoir foi dans son étoile. Mais le poilu ajoutait
qu'il fallait être en communication avec cette étoile, afin que sa vertu
protectrice pût s'exercer et que l'or monnayé seul pouvait vous mettre
en communication avec l'étoile.
Il possédait lui-même sa pièce d'or et, comme il avait foi en son
étoile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux à accomplir.
«Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touché.»
Il ne fut pas tué, mais grièvement blessé. Je ne crois pas qu'il ait
conservé cette foi aveugle dans les vertus de l'or.
La dernière que j'aie entendue vanter, c'est le pouvoir qu'il aurait
d'empêcher la putréfaction, si bien qu'après la guerre, le cadavre étant
reconnaissable, pourrait être transporté dans la tombe familiale, au
petit cimetière du village natal.
Celui qui exprimait cet avis était un petit Breton ingénu et très brave.
Sa mère lui avait dit ce qu'il répétait touchant l'or.
Au reste, il n'en possédait pas.
Mais il ne faut pas rire de ces petites superstitions. Elles montrent la
fraîcheur d'imagination d'une race et il n'en résulte que de l'héroïsme.
Voici, d'autre part, une légende née sur le front. Je l'ai recueillie de
la bouche d'un conducteur d'artillerie, avant la guerre «monteur» à
Saint-Quentin et qui avait été versé, avec un certain nombre de ses
camarades des régions envahies, dans un régiment du midi.
Cette légende de la Branche de laurier, que je m'excuse de rapporter en
termes qui traduisent mal le mouvement du récit tel qu'il me fut fait, a
l'avantage de montrer la superbe confiance des soldats français dans
leurs chefs.
La voici; elle est née de la méditation et de la collaboration d'un
grand nombre de conducteurs, tandis qu'un hiver durant ils chantaient le
Pont de Minaucourt, le soir, avant de s'endormir à l'échelon:
La propriété des Charbatzky, aux environs de Moscou, a une histoire.
Napoléon s'y est arrêté un jour et une nuit avant d'arriver dans la
ville sainte.
On y a toujours cultivé avec soin un laurier qu'il y planta de sa main.
Il se trouve au bord d'une grande pelouse, dont le centre est occupé par
un petit bois de trembles.
Près du laurier est un banc, et c'est là que, chaque matin, la jeune et
jolie princesse Lydie Charbatzky, vient lire ou songer.
Son père et ses trois frères sont soldats. C'est à eux qu'elle songe et
aussi à toutes les femmes qui ont des êtres chers à la guerre.
C'est ainsi qu'un matin, pensant à tout cela, elle tendit machinalement
la main vers le beau laurier et en cueillit une branche qu'elle porta à
ses lèvres. Et, l'ayant baisée, elle la jeta au vent en disant:
«Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que
nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la
victoire!»
Et la jolie princesse Lydie jeta la branche de laurier au vent qui
soufflait vers l'ouest.
Et le vent emporta la branche aromatique sur une route où passait un
officier blessé qui, après guérison, se rendait à une gare pour regagner
le front.
Il vit tomber la branche à ses pieds:
«Une branche de laurier, se dit-il, c'est de bon augure.»
Il la ramassa aussitôt et la piqua allègrement à sa casquette.
Le laurier était en effet un excellent présage car, dès son arrivée au
front, l'officier eut à mener ses hommes à l'assaut d'un retranchement,
d'où il ramena un grand nombre de prisonniers et du matériel de guerre,
ce qui lui valut d'être décoré et promu à un grade supérieur.
Mais pendant l'assaut, le vent qui soufflait fort avait emporté la
branche de laurier au delà des lignes allemandes et, comme un oiseau
blessé, elle s'abattit sur les genoux d'un journaliste américain qui,
assis sur une borne, écrivait sur un bloc-notes un article destiné au
grand journal de New-York dont il était le correspondant:
«Une branche de laurier, se dit celui-ci, voilà un noble souvenir de la
guerre, je l'emporterai en Amérique.»
Et il en empanacha son feutre.
A quelque temps de là, le journaliste américain, ayant suffisamment
visité le front oriental, s'en alla sur celui d'occident. Mais, en
passant par Lille, il rencontra un convoi de jeunes filles et de femmes
françaises que les Allemands arrachaient à leur foyer pour les mener
travailler loin de chez elles. Et il fut si touché de ce spectacle qu'il
tendit à l'une d'elles la branche de laurier qu'il détacha de son
chapeau.
La jeune fille le remercia. Mais, lorsqu'il eut tourné le dos,
l'officier allemand qui conduisait le cortège se précipita sur la jeune
fille et lui arracha la branche de laurier. Cependant il lui en resta
une feuille qu'elle mit sur son coeur.
A ce moment passa un aviateur allemand que connaissait l'officier:
«Tiens, Fritz, dit celui-ci, voici une branche de laurier. Tu la
mérites, garde-la. Mais examine bien la tige pour voir si elle ne
contient aucun billet. C'est un journaliste neutre qui a donné cette
branche de laurier à une de mes prisonnières et avec les neutres on ne
sait jamais; ils finissent toujours par sortir de leur neutralité.»
Fritz prit la branche de laurier, l'examina, s'assura si elle ne
contenait rien de suspect et enfin l'arbora fièrement à son béret.
A sa première sortie, quelques jours plus tard, il s'en fut survoler les
lignes françaises et les dépassa, s'efforçant de recueillir le plus de
renseignements possible.
Tout à coup parut un appareil français qui lui donna la chasse, le
rejoignit et, modernes chevaliers, ils se mesurèrent en combat
singulier, entre ciel et terre, à coups de mitrailleuses.
L'Allemand eut le dessous; son appareil en flammes tomba comme une
loque; de l'aviateur, il ne resta qu'une masse informe et sanglante.
Mais la branche de laurier qu'il avait mise à son casque descendit en
tournoyant, puis le vent l'entraîna au-dessus de Verdun et elle
s'envolait glorieuse parmi les obus de gros calibre qui passaient à côté
d'elle, avec un bruit strident. Soudain, le vent changeant de direction,
elle alla s'abattre plus à l'ouest et près des lignes, au milieu d'une
batterie composée de gens du midi:
«Du laurier! dit le cuistot de la 4e pièce qui vit tomber la petite
branche. Du laurier, on va le mettre dans la soupe!»
Mais telle n'était point la destinée de cette branche de laurier
impérial. Avant que le brave cuistot l'eut ramassée, le vent la reprit
et l'emporta sur la route où, à ce moment, passait une automobile. La
vitre de la portière était ouverte et la petite branche de laurier s'y
engouffra et se posa délicatement sur le képi du généralissime qui
faisait sa tournée le long du front.
Et c'est ainsi que la petite branche du laurier impérial des environs de
Moscou accomplit la mission que lui avait confiée la jeune et jolie
princesse Lydie Charbatzky en disant:
«Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que
nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la
victoire.»
On pourrait étendre à l'infini cette petite contribution à l'étude des
superstitions et du folklore du front. Nul doute par exemple que l'armée
d'Orient ne fournisse un merveilleux appoint à ces investigations
passionnantes.
Les débuts incertains de la campagne d'Orient eux-mêmes ont fait
merveilleusement renaître la fable antique.
Dardanelle est Dardanie ou l'antique Ilion. Le premier boulet des
Britanis est tombé non loin du tombeau d'Achille, le second près de
celui de Protésilas, mort devant Troie avant tout autre.
Je crois que le tombeau de Léandre est sur une rive de l'Hellespont et
qu'un fanal marin surmonte sa colonne mutilée. Un aussi bon nageur que
lord Byron pourrait traverser le détroit par une belle nuit nacrée.
L'antique maîtresse du grec est sur le rivage. Elle enlace le baigneur
téméraire en qui elle croit reconnaître son amant. Elle est folle; et
les Dieux l'ont punie d'avoir jadis attenté à ses jours. Ainsi la
prêtresse de Vénus est-elle condamnée à courir sur la rive jusqu'à la
fin des siècles. Elle a le goût de coquillage quand on la «mange».
C'était un conte de l'ancienne marine au temps où les enseignes
connaissaient la fable et citaient le vers «solitaire» de Lemierre:
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
Un canonnier de la batterie à laquelle j'ai appartenu reçut un jour de
son frère, marin qui mourut plus tard à Athènes, ces nouvelles qui, à
l'époque, m'enchantèrent.
Quand le navire amiral fut en vue du Détroit, une barque, gouvernée par
un vieux marinier qui ressemblait à Poseidon, fit signe qu'elle désirait
accoster. On laissa venir et une vieillarde brandissant un feuillard de
laurier escalada la coupée et réclama les honneurs.
Elle dit ensuite au matelot de Ploërmel qui lui taillait une basane pour
réponse, qu'elle voulait parler au Chef, qu'elle se nommait [Grec:
melnorêra] ou Tête Noire, encore qu'elle fût blanche; qu'elle avait
voyagé à Claros, Samos, Délos et Delphes, et qu'elle connaissait la
passe de Troie. A la seconde basane, elle remit une enveloppe et
redescendit avec dignité. Le matelot porta le pli à l'Amiral qui en tira
une feuille de laurier sur laquelle étaient tracés ces alexandrins
énigmatiques:
Fils d'Ulysse, ô nocher Boué de Lapeyrière,
Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrière.
Le premier mouvement de l'Amiral fut de jeter cette feuille de laurier,
dont l'inscription lui parut futile, et de punir l'importun tailleur de
basanes, ce qui lui donna le temps de la réflexion. Le second mouvement
fut donc de regarder l'enveloppe, laquelle portait à gauche en lettres
rouges: _Trou de la Sybille_. C'était l'Hellespontienne.
Et la flotte a retenu les deux vers sybillins qui présagent la Victoire
en dépit de Constantin et de son épouse, les matelots se les renvoient
d'un bord à l'autre, comme les compagnies de débarquement les chantaient
pendant la charge.
Bref, il y eut la marche d'Austerlitz: on va leur percer le flanc,
rantanplan tire lire; celle d'Iéna: j'aime l'oignon frit à l'huile,
j'aime l'oignon quand il est bon; celle des combats au Maroc: Ah! qu'ils
sont bons quand ils sont cuits, les macaronis, les macaronis.
Il y a déjà la marche de Tsarigrade: Si le Turc est vaincu, le Grec sera
derrière, qui fera pendant aux vers célèbres trouvés dans ma mémoire,
mais avec une prosodie incertaine et dont l'auteur m'échappe:
Illacrymabuntur Constantinopolitani
Innumerabilibus Sollicitudinibus
Il n'y a pas de raison, au demeurant, pour que cette étude ne s'étende
pas aux superstitions nées à l'arrière ou qui se sont fortifiées depuis
la guerre.
Elvire était superstitieuse et, depuis la guerre, ses croyances ne
s'étaient point assurées, mais sa superstition avait grandi.
Elle travaillait maintenant tous les jours, faisant des progrès dans son
art.
Depuis quelques jours elle revoyait Pablo Canouris qui lui donnait des
conseils pour peindre, mais elle ne le disait pas à Nicolas Varinoff qui
vivait, à son propos, dans une incertitude qui le faisait jaunir.
Pablo l'engageait aussi à venir avec lui. Et elle commençait à l'écouter
de nouveau avec complaisance.
Un jour, la jolie Corail qui était venue la voir, lui parla avec éloges
d'une voyante qui était aussi cartomancienne et avait un grand nombre de
façons de consulter l'avenir.
Elles y allèrent le lendemain. Mme Adonysia habitait aux Batignolles,
rue Nollet.
Elle prédisait l'avenir depuis la guerre, étant la veuve d'un professeur
de mathématiques qui l'avait laissée sans ressources.
Pour se distinguer des autres extra-lucides, elle avait inventé
d'interroger le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, curé d'Ars, ou encore
le mage Papus, de son vrai nom le docteur Eucansse qui venait de mourir.
Ces oracles lui répondaient de façon satisfaisante, au dire de sa
clientèle.
Il ne venait pas d'hommes chez elle où les femmes seules étaient
admises. Elle ne faisait aucune réclame dans les journaux et ne
recrutait ses clientes que par relations.
Le taux de la consultation était de cinq francs, payables d'avance, et
celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrètes,
pouvaient, moyennant vingt francs, recourir à ce qu'elle appelait «la
grande interrogation de guerre», qui consistait à répandre sur une
assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et à
interpréter la façon dont la poudre s'était ainsi répandue.
Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et
pleine de discrétion, elle voulut bien, par considération pour elle, se
livrer, en faveur d'Elvire, à «la grande interrogation de guerre».
La poudre répondit qu'Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec
celui qui lui faisait la cour.
Elle revint fort impressionnée de cette visite.
Le lendemain matin, elle s'éveilla de bonne heure et, entendant un chien
hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, bâillant, lui
demanda de quoi il s'agissait.
«Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie séparation». Il
n'y prit pas garde et se rendormit; mais dans la journée, tandis que
Nicolas était chez sa soeur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu'elle
était prête à rester avec lui. Et il marqua de cette décision une
satisfaction si grande que, ainsi qu'il faisait quand il avait une
nouvelle maîtresse, il l'emmena dans un grand magasin où il lui acheta
un imperméable avec lequel elle vint le soir même à la Coupole, en
compagnie de son nouvel amant.
Le lendemain, elle reçut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses
affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie,
son attirail de peintre et ses tableaux.
Mais, dès le second jour, elle était lasse de Pablo. Son amour pour
Nicolas lui regonflait le coeur; elle lui écrivit et il lui répondit de
revenir et, dès le huitième jour de son installation chez Pablo
Canouris, tandis que celui-ci était allé se promener à Montmartre, elle
se fit aider de Corail et quitta l'atelier du peintre aux mains bleu
céleste qui, en l'accueillant chez lui, n'avait pas eu la présence
d'esprit de lui dire qu'elle était chez elle et de lui confier les
clefs.
Car les femmes ont aujourd'hui le sentiment de leur importance unique
comme gardienne d'une race dont les représentants mâles font leur
possible pour s'anéantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent
plus qu'impatiemment le joug viril, veulent être maîtresses des
destinées de l'homme et ont désormais le goût de la liberté, car, pour
sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres.
C'est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n'avait pas jugé à
propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui
avait donné l'occasion de savourer la liberté, elle médita sur le cas de
sa grand'mère Paméla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d'après cette
expérience, que la poligynie n'était pas ce qui s'imposait en temps de
guerre. Elle décida que les femmes, par leur nombre, et grâce à la
liberté dont elles jouissaient vis-à-vis de l'Etat, détenaient désormais
une puissance qui dépassait celle qui autrefois paraissait dévolue à
l'homme, devenu l'esclave de la nation.
Elle pensa que cette puissance de la femme s'exercerait fort bien et
avec profit pour l'humanité si la femme s'adonnait désormais ouvertement
à la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas
Varinoff, lui en faisait six, qu'elle considérait presque comme des
esclaves. Elle élut un clown piémontais dont la robe multicolore et le
maquillage l'enchantaient, un étudiant en médecine qui se destinait aux
lettres, un mutilé des deux bras qui lui parlait brutalement et
l'adorait, un aviateur de l'arrière nommé Pentelemon. Il appartenait au
contingent de Ruritanie. Elle l'avait choisi à cause de son nom qui lui
rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue où Elvire avait habité à
Pétrograde, un tourneur d'obus, qui était un gas de ch'Nord et savait de
belles chansons.
Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant à coeur de ne pas être
à charge à un homme et, le succès aidant, elle gagna bien sa vie.
Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donnée.
Mais aucun de ses amants désormais n'occupait son coeur qu'elle
partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux
noisette, dont l'aspect évoquait si bien une goutte de sang sur une
épée.
Un jour que je vis Elvire dans son atelier, siégeant devant son
chevalet, je pensai involontairement à la «Femme Assise», cette pièce
helvétique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas
accepter.
Elvire (elle existera toujours) est, à un haut degré, ce que sont toutes
les femmes qui, ainsi que l'écu suisse, sont fausses et ne passent pas.