Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à
Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé.
Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde
fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée
de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de
Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il
s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé
sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin
d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant.
Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à
leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est
habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature,
qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu.
De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient.
La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha
par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils
au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent
en avant...
M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses
adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à
lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour
s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est
héréditaire.
Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière
à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite
avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux
troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros.
Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que
pouvaient-ils contre l'artillerie?
Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en
victoire.
Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves
s'augmenter.
C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre
la pensée.
Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les
chouans?
Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on
croirait écrite par Homère.
Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut.
A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris
souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française.
A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus
songer à vaincre, mais à couvrir la retraite.
Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout,
regardant.
Tout à coup, elle s'écria:
--Un cheval! un cheval!
Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III
jetait à Bosworth dans son désespoir.
En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger
plaisait à cette frêle femme, en qui battait le coeur d'un lion. Elle
répéta: Un cheval! un cheval!
La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de
certains faits.
Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont
elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves
événements.
Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée
en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui
pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé.
Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine
où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.
Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les
masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de
cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne
l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme
vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui
la menaçaient.
Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage
des chouans.
Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.
Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs
rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant
toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée.
Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.
Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent
disparaître.
Ce fut un long cri de rage et de désespoir.
On la crut morte, tuée.
Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la
princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme
s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva
d'un bond.
Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les
prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de
l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la
mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent
quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne
porta.
Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé
après eux cinquante hommes de cavalerie.
Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours
après lui le coursier de la princesse.
Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde.
La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde,
l'affaiblissait.
Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ.
Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de
Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé.
Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des
cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre
qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils
arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre
Madame vivante, et non de la tuer.
Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne
se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.
Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait!
Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour
elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais
de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande
bretonne avant d'avoir accompli son oeuvre, ou d'avoir échoué.
... Les cavaliers se rapprochaient.
--Laissez-moi retourner là-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas
ici... elle est auprès de ceux qui meurent.
Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval
qui râlait.
Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre
cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des
bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu.
On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs
selles, et dévorant la lande...
Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une
pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit...
Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie.
Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis
il sauta à bas de son cheval.
--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.
--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez
à votre fils, pensez à la France.
Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop,
resta seul, en face de ses ennemis.
Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la
ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés.
L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence
démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si
facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à
marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la
Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était
l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on
avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers,
malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir
donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.
Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et
plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le
commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la
réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait
autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche
et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois.
La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et
que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de
1793.
Elle regardait d'un oeil humide les lettres et les rapports non
décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse
coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde
et muette douleur.
Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance
qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui
parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le
lendemain.
--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle.
Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança:
--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la
route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des
bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le
château de la Pénissière ne soit pas troublé...