LES TRENTE DENIERS

Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le

chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une

inclinaison de tête silencieuse.

Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente

deniers!

--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez

m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment

dirais-je?... pour tenir vos engagements...

Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:

--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes

ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure

auprès de Son Altesse Royale.

--Ah!

--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.

--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?

--J'en réponds.

--Qui vous fait croire?...

--Je suis le filleul de Son Altesse.

Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien

des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il

devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un

soubresaut en écoutant la réponse du misérable.

--Son filleul!

--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du

baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu

la vérité!

Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.

Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination

préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait

été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il

projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être

entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il

avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et

pris Dieu pour complice!

Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de

dégoût et de colère.

Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle

comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut

dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus

grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son

salaire!

Deutz continua froidement:

--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je

suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui

entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules.

Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie,

amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut

s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces

paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le

découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes

de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la

Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan.

Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre

Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de

l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière,

plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande

économie d'hommes et d'argent.

Est-ce que cela ne vaut pas un million!

Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une

fois.

--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier

coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera

prise, je vous ferai avertir, et...

--Bien, monsieur le ministre.

Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.

L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être

discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence

trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui,

entacherait sa vie.

La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.

Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien

que nous croyons qu'elle sera sévère.

Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime

plus haut.

... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute,

heureux,--heureux!...

Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son

coeur.

Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui

croyaient en son intelligence et en son honnêteté.

Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?

Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en

victoire, devant une aussi effroyable trahison!

Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce coeur, le coeur se

serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!

Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une

princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une

succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal,

l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul.

Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la

prospérité passée.

Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont

encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et

ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était

impossible.

Des remords? Allons donc!

Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il

ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien

ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire

produire d'autres.

Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres

millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.

Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!

Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme...

s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que

la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui,

assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère,

dans la soirée du même jour.

L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable

différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux

pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.

Le ministre l'attendait.

Il ne se leva même pas.

--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez

Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent

mille francs.

O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?

Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de

retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant

rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui

revenir.

Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.

Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau

quelques pas:

--J'accepte, murmura-t-il.

--Quand pourrez-vous tenir votre promesse?

--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.

--Six mois! c'est trop[9].

--Cela m'est impossible avant.

--Eh bien, soit.

Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.

Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du

ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se

présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour

l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la

maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre,

et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»

Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de

Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs

légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.

Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera

de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le coeur se soulève à

raconter de telles choses.

Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles

gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux

lèvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli.

Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le

spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du coeur l'impression

de dégoût que de telles hontes y font entrer...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 190 / 194 题