Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille
ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de
l'intérieur, à Paris.
Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.
Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en
habitué qui sait où il va.
L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde
philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.
La philosophie!
Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment
tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses
humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur
leurs têtes sans les atteindre!
Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier
seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne
d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son
maître.
L'huissier règne!
Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur
en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui
vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de
Hollande.
Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme
dont nous parlons dans la salle des audiences.
--Ah! c'est encore vous? dit-il.
L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque,
mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.
--Oui, c'est encore moi.
--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?
--J'en suis sûr.
--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous
les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.
--Cela viendra.
--Alors, vous croyez là, vrai... que Son Excellence va perdre son temps
à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici,
et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la
porte, sans pouvoir entrer!
--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.
A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures
bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser
sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.
--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?
--Non.
L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de
moquerie.
--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une
audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez
pas?
L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq
grands cachets rouges au chiffre D.
--Vous allez lui porter ceci, dit-il.
Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de
l'huissier.
--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent
autres francs encore pour la porter tout de suite.
L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si
peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi...
Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.
Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si
joli!
--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène
auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?
Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois,
et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en
entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.
--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup.
Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.
L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à
la porte du cabinet du ministre.
Celui-ci était depuis longtemps au travail.
On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le
soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus
robustes et les plus puissants de ce temps-ci.
--Qu'est-ce? demanda-t-il.
--Une lettre très-pressée pour Son Excellence.
Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.
--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est
impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera
envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.
--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici
dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.
Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un
travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.
--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr,
reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous
les jours une demande d'audience.
Il rejeta la lettre sur la table.
Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa
plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.
Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la
lut attentivement d'un bout à l'autre.
Aussitôt il sonna. L'huissier entra:
--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?
--Oui, monsieur le ministre.
--Je vais la recevoir.
Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la
parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses
paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence.
Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.
Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces
regards qui déshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond.
L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il
semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.
Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il
humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu
qui voulait «lui proposer une affaire.»
--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?
--Oui.
--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le
connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que
moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!
L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait
même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.
Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial,
il se croisa les bras, et avec assurance:
--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de
rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.
--Ah!
--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs...
--Au fait!
--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le
faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.
Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique
plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire
contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier,
vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et
Napoléon, vendu par ses maréchaux.
Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut
tout haut:
«Monsieur le ministre,
Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser
et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les
événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il
s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.
Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce
que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire
l'honneur de me recevoir.
La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par
Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps
toute cause à l'agitation.
Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette
coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me
_remerciera_ de ce service désintéressé.
J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le
prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.
Veuillez agréer, etc., etc.