OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN

Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin

Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de

Vieillevigne.

Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs

vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre

de venir l'y rejoindre.

Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or,

Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à

Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs

hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient

part à l'action avec des troupes fraîches.

Cette décision était bonne.

D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se

démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.

Ensuite on dégageait le Morbihan.

C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au

commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du

comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait

disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au

lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.

Mais tout pouvait encore se réparer.

Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait

qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.

De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des

symptômes graves de mécontentement.

Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.

On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un

certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu

enviable.

Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était

parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.

Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa

revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il

faisait.

Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce

auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.

La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.

En même temps que se produisait ce changement dans l'administration

civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans

l'administration militaire.

Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le

ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se

connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais

bien piètre M. Solignac.

Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de

violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos

Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce

qu'ils appelaient _le spectre blanc_.

Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si

drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième

siècle!

Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient,

menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux

puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès

des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors

adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves

juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par

Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à

même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le

gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les

barricades fumantes de 1830!

Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême

importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.

Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin,

demandait à être exécuté encore plus soigneusement.

... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de

coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était

inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour

d'elle.

Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir

la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.

Ah! c'est que cela lui tenait au coeur!

Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là

était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_,

mais le salut, _sûrement_.

Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie,

vint l'avertir que le Breton la demandait.

Elle se hâta de quitter la hutte.

Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait

craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le

visage souriant du chouan la rassura aussitôt.

--Il faut partir, mademoiselle, dit-il.

--Enfin!

--Je vais vous indiquer le chemin.

--Comment! le chemin?...

--Oui, mademoiselle.

--Tu ne viens donc pas avec moi?

--C'est impossible.

--Impossible? Mais hier...

--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas

de temps, l'heure presse.

--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!...

--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous

autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même.

--Mon Dieu!...

--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à

m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec

lui et le préparer...

Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à

cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était

que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.

--Venez, dit-il.

Ils s'engagèrent à travers les bois.

--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais

il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui

vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que

vous y avez passé la nuit.

--Tu as raison... viens, viens!...

C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que

le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que

c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!

Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le coeur:

le but de son expédition.

--Tu crois que je réussirai?

--J'en jurerais!... C'est mon opinion.

--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!...

Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en

tressaillit.

--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi,

maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au coeur. Tant que je

voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être

résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins

grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur,

aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je

croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et,

je te le dis, j'en mourrais!

--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai

menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que

jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous

m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître

mettra votre main dans la sienne!

--Dans un mois?

--C'est mon opinion.

--Oh! viens, marchons vite, alors.

Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.

--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire:

vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et

vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une

fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et

d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un

gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci

(il lui remit le coeur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que

vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce

que je vienne vous y chercher.

--Bien.

--N'oubliez rien, surtout!

--Sois tranquille...

Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la

rosée du matin.

Aubin Ploguen la suivait des yeux.

--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous

soyez heureux!

Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 185 / 194 题