La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de
Jean.
--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice
au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me
pardonne!
--O Jean, que je suis heureuse!
--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère
créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre;
quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous
séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais
donné mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le
jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où
je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!...
Fernande écoutait, muette et charmée.
Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.
--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant
au ciel son regard humide.
--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu
Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de
moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez!
un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez
traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé
à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans
le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce
soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez...
Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:
Mon ami vient de s'en aller;
J'en ai le coeur tout en peine;
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi...
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler!
Mon ami vient de s'en aller!
--Il y a un second couplet, Jean!
Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:
--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures
d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même
après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été
adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser
toute une vie, et... et ma conscience hésitait...
Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le
visage de Fernande.
--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas
hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là,
peut-être!
Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:
--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?
--Sincère!
--Oui.
--Fernande!...
--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge
d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hésitations et bien des
doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La
vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas
le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean,
aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir
était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et
dire: Notre coeur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a
menti!
Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son
langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:
--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!
Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!
--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous;
j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un
adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été
lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.
--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!
--Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le
crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous
aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme
plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus
rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.
Jean cacha sa tête dans ses mains.
--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre
conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous
parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez:
Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous
sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à
vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous
aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience
ne sera plus vaincue...
--Grand Dieu! que voulez-vous dire?
--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être,
même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis
me donner à vous, je me donnerai...
--Fernande!
--A Dieu!
Il éclata en sanglots.
--Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je
suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents
combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà
succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser,
maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore,
j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour
toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui
vous donne à lui!
--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.
--Adieu, ma soeur!
Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter
à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient
l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une
splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une
auréole sainte mise à leur front.
Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas
revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait
été la victime.
--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour
du chemin.
Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.
Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.
--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle
amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à
la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été
malheureuse de me voir ainsi!
Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle
l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta
ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.
Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.
C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait
tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.
Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle
serviteur des Kardigân.
--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.
--Aubin...
--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.
Fernande ne comprenait pas.
--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande
instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine.
Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a
une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et
tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre
votre bonheur perdu.
Elle croyait rêver.
Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle
ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne
pouvait s'empêcher de se sentir au coeur une lueur d'espérance.
--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle...
Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.
A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de
Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.
Quand Aubin eut terminé:
--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en
serais morte... et lui aussi en serait mort.
Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.
Désormais, elle avait foi dans l'avenir.
Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son
oreille?
Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en
compagnie de Fernande.
--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.